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dimanche 22 avril 2012

Economie numérique : 5 candidats à la présidentielles ont parlé

La semaine dernière nous signalions dans notre précédente chronique ([1]) les curieux silences de la campagne présidentielle concernant l’économie numérique. Quelques jours plus tard, retournement de situation, un nouveau site publiait à l’initiative du Collectif du Numérique les textes de cinq candidats à l’élection présidentielle concernant notre domaine. La lecture de ces textes est riche d’enseignements. 
Une heureuse initiative 
Le Collectif du Numérique ([2]), lancé il y a quelques semaines, a eu l’excellente idée de poser quelques questions aux 10 candidats. 5 candidats ont répondu et les 5 autres ne l’ont pas fait. Ces réponses se trouvent sur le site du Collectif et je ne peux que vous encourager à les télécharger et pour les lire.
Six thèmes leur ont été suggérés :
·       l’enjeu de la transformation numérique de l’économie et de la société,
·       la vision stratégique de la compétitivité du numérique pour la création d'emplois,
·       les aspects réglementaires et fiscaux,
·       l’engagement pour l'accompagnement de l’innovation numérique,
·       l’effort de formation au numérique,
·       la modernisation numérique de l’Etat et l’exemplarité des services publics.
Ce sont six excellentes questions qui recouvrent globalement les questions importantes concernant l’économie numérique.
Les cinq candidats n’ayant pas répondu sont ([3]) : Nathalie Arthaud, Jacques Cheminade, Marine Le Pen, Jean-Luc Melanchon et Philippe Poutou. Est-ce un oubli ou bien à une certaine gêne pour se positionner sur le thème de l’économie numérique ?
Les cinq candidats ayant répondu sont : François Bayrou, Nicolas Dupont-Aignan, François Hollande, Eva Joly et Nicolas Sarkozy. Ils ont répondu sous forme d’une lettre faisant de deux à cinq pages à l’exception de Nicolas Sarkozy qui propose un véritable rapport faisant 37 pages. Ce texte est assez étonnant car sur 33 pages de texte 14, soit presque la moitié, sont consacrées à l’éducation et à la formation. Le rédacteur du texte est probablement un enseignant. Il est aussi très significatif de constater que ce texte tend à ramener l’économie numérique à Internet. C’est une vision un peu réductrice du sujet. Le réseau est important mais ce n’est qu’une partie du domaine.
On retrouve sous une forme ou une autre la même réduction dans les contributions des quatre autres candidats qui ont du mal à avoir une vision d’ensemble de l’économie numérique. 
Des approches assez voisines 
Il est assez frappant de constater la convergence des mesures proposées par les cinq candidats concernant un certain nombre de points clés :
·       Appréciation de l’importance du secteur de l’économie numérique. Les cinq candidats ayant répondus sont convaincus de son rôle. Pour François Bayrou : « Le numérique a créé 700.000 emplois ([4]) ces dix dernières années, pendant que l’industrie en supprimait ». On retrouve la même idée chez François Hollande : « Je souhaite que l’ensemble de la Nation tire le potentiel de la révolution numérique et que celle-ci permette de créer nos emplois de demain ». Eva Joly va plus loin en déclarant : « je souhaite souligner encore une fois le lien fort qui unit transition écologique et transformation numérique ». On retrouve la même idée chez Nicolas Sarkozy en proposant d’avoir « un Etat exemplaire, à la pointe de la transition numérique ». Il en conclut : « Je considère que le numérique est une industrie à part entière, à caractère stratégique ». Nous voilà rassuré !
·       Par contre ils ont une vision incertaine du domaine. Lorsqu’on lit la suite des déclarations on est frappé du flou de leur définition du secteur. Pour Nicolas Sarkozy, nous l’avons vu, le secteur du numérique se résume pour l’essentiel à Internet. Cela se traduit de sa part par des propositions originales comme : « Je souhaite que nous ouvrions le chantier de la diplomatie numérique, qui doit mettre le pouvoir d’Internet et du numérique au service de la voix de la France dans le monde ». De même il propose « la formation numérique », « la santé numérique », « l’école à l’aide du numérique », … et même « Internet au cœur de la sécurité ». Pour Nicolas Dupont-Aignan : « les artistes doivent retrouver leur place de défricheurs dans nos sociétés assoupies et cela ne pourra se faire qu’en embrassant pleinement la Révolution Numérique ». Tout cela est sympathique mais un peu loin du sujet.
·       Ignorance du cœur de l’activité informatique. Il est frappant de constater que les mots clés de l’informatique comme la gestion de projet, l’édition de progiciels, l’exploitation, l’externalisation, les logiciels intégrés, la bureautique,… n’apparaissent jamais dans leur différents textes des candidats. Ils ignorent plus de 80 % de l’activité du secteur. Il n’y a que Nicolas Dupont-Aignan pour constater que : « l’informatique doit être un des piliers de notre économie. Les progrès rendus possible par l’industrie logicielle irriguent l’ensemble des secteurs. J’y vois là un des principaux leviers d’action pour la reconquête de la compétitivité de nos entreprises ». Quant aux autres … c’est un grand silence.
·       Rôle important accordé aux PME. Tous les candidats mettent l’accent sur le rôle clé des petites entreprises et notamment des entreprises innovantes. Les termes utilisés sont voisins. Pour François Hollande : « j’ai fait des PME et des entreprises innovantes une priorité de mon projet pour la France ». Eva Joly va plus loin : « dès aujourd’hui, des mesures fortes et concrètes doivent être prises … notamment en direction des TPE-PME ». François Bayrou : « les TPE, PME, ETI ont besoin d’être valorisées et, parmi elles, les entreprises innovantes du numérique ». Enfin Nicolas Sarkozy précise : « je veux insister sur l’importance d’agir pour le développement de nos entreprises à l’international, qui est souvent la condition nécessaire pour la croissance des PME qui veulent devenir des ETI (entreprises de taille intermédiaire) ».
·       Nécessité d’un Small Business Act français ou européen. De même tous les candidats mettent l’accent sur la mise en place d’un dispositif de ce type. François Bayrou : « j’établirai … un « Small Business Act », comme aux Etats-Unis, avec des règles propres aux petites entreprises ». Nicolas Dupont-Aignan : « le secteur … profitera sans doute SBA à la française que je veux instaurer ». Eva Joly : « je souhaite réserver les marchés publics d’un montant inférieur à environ 70.000 € aux PME ». Nicolas Sarkozy : « je propose également un Small Business Act, par lequel 25 % de ces commandes publiques seront réservées à des PME ». François Hollande : « l’accès des PME et des entreprises innovantes aux marchés publics sera également assuré. Je suis favorable à la proposition d’un médiateur du marché public ». Pareil unanimité est rare dans notre pays. Il n’y a plus qu’à attendre pour voir.
·       Création d’une banque des investissements. Deux candidats proposent la création d’une banque spécialisée : François Hollande : « je créerai une Banque publique d’investissement », « je compte doubler le plafond du livret de développement durable, en le portant de 6.000 à 12.000 euros ». Nicolas Sarkozy : « j’ai souhaité la création d’une Banque de l’Industrie pour financer les PME industrielles ». De plus « j’ai annoncé la création d’une banque de la jeunesse qui se portera caution pour les jeunes ». Deux autres candidats proposent d’autres approches : Eva Joly propose de « faciliter du crowdfunding » et François Bayrou évoque : « une reconfiguration des actions de Oseo et du FSI ».
·       Rôle de l’Etat. Tous les candidats insistent sur le rôle de l’Etat dans la réussite de l’économie numérique mais aussi la nécessité qu’il revoit sa gouvernance des systèmes d’information. C’est notamment le cas de François Hollande : « L’Etat devra se doter … d’une véritable stratégie technologique : …le maintien de compétences internes fortes, … l’agilité, … la mutualisation des besoins, … l’interopérabilité ». Nicolas Dupont-Aignan prévoit de créer « une mission auprès du Premier Ministre pour l’informatisation des administrations ». Quant à François Bayrou il « propose la création d’un Haut-Commissariat aux systèmes d’information de l’Etat, qui aura à construire une stratégie ». Eva Joly réclame « l’exemplarité numérique de l’Etat » et affirme que : « la transformation numérique touche également l’Etat et les services publics, qui se doivent d’être exemplaire sur le sujet ». Il est intéressant de noter que Nicolas Sarkozy emploi les mêmes termes : « je suis pleinement conscient du devoir d’exemplarité de l’Etat sur des sujets liés au numérique », « l’Etat doit être le pionnier et le modèle », « je propose la création d’une Agence nationale pour l’innovation numérique, qui sera chargée de coordonner et d’articuler les chantiers de numérisation de nos services publics ». Tous reconnaissent qu’il y a des progrès importants à faire en ce domaine.
·       Open Data des données publiques. Ce point rencontre aussi une quasi-unanimité des candidats. Nicolas Sarkozy signale que : « l’ouverture des données publiques, pour contribuer à la transparence de l’action de l’Etat et à la modernisation de notre démocratie ». On retrouve les mêmes termes chez Eva Joly : « l’ouverture des données publiques constitue à la fois la mise à disposition des informations nécessaires à un plus grand contrôle démocratique ». Pour François Bayrou : « nous devons faire de l’ouverture des données publiques non-nominatives un droit garanti pour tous les citoyens ». François Holland pense « qu’il faudra … aller plus loin dans l’ouverture des données publiques, à tous les niveaux de la sphère publique. Il en va de la démocratie et de la transparence, mais aussi la vitalité du tissu d’entreprises ».
Comme on le voit les cinq candidats ont des propositions assez convergentes : appréciation de l’importance du secteur de l’économie numérique, même importance accordée aux PME, nécessité de créer un Small Business Act, souhait d’assurer le développement de l’Open Data, volonté de créer une banque d’investissement et surtout l’importance accordé au rôle de l’Etat. C’est l’aspect positif. Par contre, il faut bien le constater, les candidats n’ont pas toujours une vision très claire du secteur et ils tendent à le résumer au seul usage d’Internet. Ils ignorent très souvent le contenu de l’activité informatique. C’est leur point faible. 
Trois points faibles communs 
La lecture des textes des candidats fait apparaître un certain nombre de faiblesses. Elles montrent que la réflexion sur ce sujet ne fait que commencer :
·       L’absence de vision stratégique de l’économie numérique. Il est frappant de constater qu’aucun des cinq candidats à l’élection présidentielle n’a une approche globale du secteur. Pourtant les questions posées par le Collectif du Numérique étaient très précises. Il demandait leur avis sur « l’enjeu de la transformation numérique de l’économie et de la société » et leur « vision stratégique de la compétitivité du numérique pour la création d'emplois ». Il faut bien le constater il n’y a pas de réponse à ces questions. On peut penser que ceci est dû à l’absence de réflexion sur le sujet au sein des différents partis politiques.
·       Le rapport Attali n’est jamais cité (« Rapport de la Commission pour la libération de la croissance française »). Il est frappant qu’aucun candidat, y compris Nicolas Sarkozy, ne fait référence à ce texte qui avait, il y a maintenant trois et demi ans, permis de fixer quelques orientations sur le sujet, en particulier son chapitre 3 : « les révolutions à ne pas manquer » et spécialement les pages sur « le numérique, passeport de la croissance ». Même si la réflexion était incomplète et méritait d’être poussée c’est encore le document de référence sur le sujet. Le rapport était très orienté vers le développement des réseaux, la TNT et le logiciel libre mais il ignorait le rôle structurant de l’informatique d’entreprises et les investissements qu’effectuent les entreprises.
·       L’absence d’une démarche globale. Cette absence de réflexion d’exemple explique en grande partie la difficulté à dégager des mesures globales. Dans ces conditions on se rabat sur des mesures ponctuelles. Elles sont probablement intéressantes mais est-ce qu’elles seront suffisantes pour créer le supplément de croissance recherché. Il ne peut venir que d’une augmentation significative des investissements informatiques. L’INSEE les évaluent en 2008 à 49 milliards d’euros ([5]) ce qui est relativement faible. Pour contribuer de manière significative à la croissance économique globale. Il serait souhaitable d’augmenter en quelques années cette masse de 30 à 50 %. Un programme de stimulation massif serait nécessaire. On en est loin.
Ceci montre que la réflexion sur le développement de l’économie numérique n’en est qu’à ses débuts et qu’il sera urgent de la poursuivre activement une fois la période électorale terminée. 
Améliorer la situation 
Dans ces conditions que peut-on suggérer ? La première chose à faire est de former les politiques à l’économie du numérique. Ils ont une connaissance très superficielle du sujet. Nicolas Sarkozy le reconnaît en déclarant dans sa réponse « j’ai personnellement beaucoup appris sur un secteur qui m’était encore peu familier il y a quelques années » grâce à sa participation au Conseil National du Numérique. Au moins cet organisme, à la mission un peu floue, a servi à ça !
Il est certain que dans ces conditions il ne pas attendre que la classe politique soit capable de proposer une stratégie claire pour assurer le développement de l’économie numérique. Il faut, au contraire, leur apporter une stratégie reposant sur une vision claire du domaine. Deux séries de mesures doivent permettre d’améliorer la situation ([6]) :
-      Faire baisser les coûts des télécommunications qui sont anormalement élevés en France.
-      Améliorer l’environnement administratif et légal des entreprises, pas seulement des PME mais de toutes les entreprises.
Ensuite il est nécessaire d’inciter les entreprises à investir plus dans le domaine des applications informatiques, des centres de traitement, des postes de travail, des réseaux,… C’est le cœur des mécanismes de développement que les candidats ignorent et rendent leurs réponses insatisfaisantes.

[1] - - Voir ci-dessous le message du 15 avril 2012 : « Economie numérique : les silences de la campagne »
[2] - Le collectif comprend aujourd’hui 21 organismes. Aux 13 membres d’origine sont venus d’ajouter 8 nouveaux partenaires : ACN, GESTE, Aproged, Cap Digital, CICF Informatique, FNTC, GITEP TICS, IGNES.
[3] - Classés par ordre alphabétique.
[4] - Ce chiffre est très optimiste car l’INSEE ne recense que 900.000 personnes dans le secteur en adoptant d’ailleurs une définition très large.
[5] - Voir ci-dessous le message du 17 janvier 2012 : « Enfin l’INSEE prend en compte l’informatique ».
[6] - Voir ci-dessous le message du 19 mars 2012 : « Le classement informatique du World Economic Forum : Une triste réalité »

dimanche 5 février 2012

Le développement économique selon les éditeurs de logiciels

Plus la date de l’élection présidentielle s’approche, plus les différents lobbys s’agitent et interpellent les candidats pour obtenir des engagements en leur faveur. C’est une opportunité qu’il ne faut pas manquer. Or, elle ne se présente que tous les cinq ans. Faut-il encore que l’élu une fois au pouvoir ne soit pas frappé d’amnésie !
Les groupes d’influence les plus efficaces vont plus loin et proposent des plans qui, le moment venu, pourront être repris par les nouvelles équipes arrivant au pouvoir et recherchant des idées originales à mettre en oeuvre. Dans notre domaine trois groupes de pression efficaces se sont manifestés :





Ce dernier document est particulièrement intéressant et mérite d’être regardé de près. Il commence par un court texte de Patrick Bertrand, Président de l’AFDEL et directeur général de Cegid : « L’économie du numérique constitue un puissant levier de croissance et de productivité, en tant que telle bien sûr, mais surtout pour l’industrie et les services dans leur ensemble ». C’est une excellente approche, malheureusement le reste du texte n’est pas ne va pas dans ce sens.
Une liste un peu hétérogène
L’AFDEL propose une série de vingt mesures concrètes et pratiques : 
1.     Allonger le délai d’investissement des FCPI, Fond Commun de Placement l’Innovation, dans  à trois ans et réduire la marge de liquidité à 20 %.
2.     Porter l’avantage fiscal de 19 % à 30 % pour les FCPI pour relancer la collecte des fonds.
3.     CIR, Crédit Impôt Recherche - Mieux prendre en compte les dépenses de propriété intellectuelle et de protection du droit d’auteur.
4.     CIR - Anticiper les besoins de trésorerie initiaux des entreprises.
5.     Un impôt sur les sociétés (IS) réduit à 20 % pour les start-up technologiques.
6.     JEI, Jeune Entreprise Innovante anticiper la fin du dispositif en 2014 par une clause de rendez-vous.
7.     Guichet Unique - Création d’une Agence française de l’innovation.
8.     Guichet Unique - Création d’un portail web unique.
9.     Renforcer les critères économiques d’intervention du FSI, Fond Stratégique d’Investissement, et de CDC Entreprises.
10.  Création d’un indicateur de suivi de l’attribution des marchés publics aux PME technologiques.
11.  Définir un plan de gouvernance pour la réalisation de l’école numérique.
12.  Création d’une « Qualification numérique universelle ».
13.  Création d’une Cité du Numérique.
14.  Mise en place d’un stage PME Innovantes obligatoire en master 2 et grandes écoles.
15.  Rapprochement des autorités en charge de la régulation du secteur numérique.
16.  Renforcer les moyens du Conseil National du Numérique.
17.  THD, Très Haut Débit - Créer de nouveaux modes de financements.
18.  THD - Mise en place d’un gestionnaire unique du socle passif au niveau régional.
19.  THD - Dispositions contraignantes pour s’assurer du respect du plan national THD.
20.  Aménager les dispositifs de contrôle des concentrations.
Cette liste des mesures est intéressante mais elle est un peu décousue. Il y a de nombreuses idées. Pour les comprendre nous vous conseillons de lire le document de l’AFDEL. Le lecteur constatera alors que ces différentes propositions reposent sur quelques idées qui méritent d’être regardées de plus près.
Des présupposés qui restent à valider
Ces différentes mesures reposent sur quelques notions souvent répétées mais dont la véracité reste à démontrer :
·       Les PME sont les moteurs de la croissance car elles sont innovantes. C’est une idée souvent répétées. Malheureusement, à ma connaissance, il n’existe aucune statistique permettant de prouver que les PME sont un des facteurs clés de la croissance économique. Il est vrai qu’il existe des petites entreprises qui deviennent un jour de grandes entreprises mais ce n’est pas la majorité des cas. L’épicier du coin a peu de chance de devenir Carrefour. La grande masse des PME s’adressent à un marché local et leur croissance est faible. Il existe quelques petites entreprises en forte croissance mais elles sont peu nombreuses.
·       Il existe des PME innovantes mais ce n’est pas le cas général. Le plus grand nombres des PME ne font pas de recherche et travaillent le plus longtemps possible avec la même technologie. Lorsqu’elles changent c’est sous l’influence de leurs clients qui les obligent à changer de procédés ou de produits ou les fournisseurs d’équipement qui font évoluer leurs technologies. Il existe bien quelques PME créés par des chercheurs ou des innovateurs qui se mettent à leur compte. Mais rien ne prouve que l’essentiel de la R&D soit effectuée par les PME.
·       L’aide de l’Etat est nécessaire pour développer les PME. Si rien n’est fait elles resteront des petites entreprises. Cette vision, assez colbertienne, repose sur l’idée que seul l’Etat a le savoir-faire pour les aider. Elle repose sur deux affirmations qui restent à démontrer : les PME ont besoin d’aide et seul l’Etat peut leur fournir l’assistance nécessaire pour mieux gérer leurs affaires. Manifestement les syndicats professionnels, les chambres de commerce, les experts comptables, les commissaires aux compte, les consultants, les sociétés de service,… n’existent pas !
·       Les grandes entreprises n’ont pas d’avenir car elles sont trop grosses et empêtrées dans leur bureaucratie. Elles ne font pas de recherche, ne sont pas source d’innovation et n’ont pas de croissance. Là aussi, l’observation montre exactement le contraire. Un certain nombre de grandes entreprises ont des programmes de recherche massifs comme Sanofi, PSA, Renault, l’Oréal,… Par contre, il est vrai, que certaines entreprises françaises font peu de recherche où se trompent dans la fixation d’orientations de leurs programmes de recherche mais elles sont assez vite chassées du marché. Les faits montrent des entreprises du CAC 40 bénéficient sur moyenne période une croissance significative, malheureusement depuis une dizaine d’années elles se développement surtout à l’étranger.
Ces quatre affirmations, souvent répétées, sont fragiles et restent à démontrer. Même si elles sont souvent répétées elles ne sont pas très justes. On les retrouve derrière la plupart des mesures proposées par l’AFDEL.
Deux affirmations qui fragilisent ces politiques
 Ces fragilités concernent particulièrement sur deux points importants :
·       Les PME effectuent l’essentiel de la R&D. C’est une affirmation intéressante. Malheureusement, on n’en sait rien. Sur les 39 milliards d’euros dépensés en R&D en France on ignore la part des PME et celle des grandes entreprises ([1]). En fait on dispose de peu de statistiques sur la fonction Recherche des entreprises. Mais l’observation montre que l’essentiel de ces dépenses sont faites par l’université, une poignée d’organismes publiques de recherche et quelques centaines de grandes et de très grandes d’entreprises. La légende de Stève Jobs dans son garage est un mythe. Très vite les « ventures capitalists » sont arrivés et ont financé les investissements considérables nécessaires pour très vite faire d’Apple une grande entreprise.
·       La croissance économique est permise par l’effort de R&D. Cette affirmation est due à un certain nombre de théories économiques récentes qui cherchent à expliquer la croissance économique et affirment que la technologie serait un facteur de croissance au côté du travail et du capital. C’est notamment le cas des études de Solow, de Romer, de Sala-i-Martin, de Barro,… Elles reposent sur une forte corrélation constatées entre le volume de la recherche et la croissance du PIB. Cette relation est probable mais n’est pas mécanique. Cependant corélation ne veut pas dire causalité. De plus, s’il est possible qu’il y a globalement un lien entre la croissance et le niveau de la recherche, on constate qu’au niveau d’une entreprise il n’y a pas de relation prouvée entre le niveau de ses dépenses de recherche et son taux de croissance.
Pour que la R&D se traduise par une croissance effective de l’entreprise il faut que les innovations rencontrent les attentes du marché, permettent des gains de productivité et puissent être convenablement protégés par des brevets. 
Développer le secteur des logiciels par des mesures adaptées 
Or, curieusement, les demandes de l’AFDEL sont assez éloignées de ces préoccupations. L’analyse des vingt mesures proposées montre qu’elles n’ont rien de spécifiques au secteur de l’édition de logiciels. En dehors de quelques mesures spécifiques la plupart de ces mesures peuvent s’appliquer à de nombreux autres métiers. Ce sont les revendications de la plupart des syndicats professionnels : des subventions, des réductions d’impôts, des infrastructures payées par les contribuables, des financements à taux réduit, la simplification des procédures administratives,… C’est bien, mais est-ce que ces mesures seront suffisantes pour développer le secteur des logiciels ? On peut craindre que ce ne soit pas le cas.
Pour améliorer de manière significative la situation des éditeurs de logiciels français il est nécessaire de concentrer les actions sur les quelques points clés qui font le succès ou l’échec des entreprises de ce secteur :
·       Augmenter la taille du marché accessible. Le marché du logiciel français est de taille moyenne. De plus il est dominé par un certain nombre d’éditeurs étrangers notamment des américains, des allemands, des anglais,… comme Microsoft, IBM, Oracle, SAP, Sage, … La place laissée aux éditeurs français est limitée. Ceci explique qu’elles sont peu nombreuses et lorsqu’elles réussissent elles se font rachetées comme ce fut le cas de Business Object qui est maintenant intégré à SAP. Le marché résiduel est limité et correspond à des niches sectorielles ou à des applications spécifiques. Dans ces conditions pour se développer les éditeurs doivent viser les marchés étrangers. Il est pour cela nécessaire d’avoir des produits de qualité préexistants comme cela a été le cas avec Catia. 
·       Faciliter l’exportation. Le succès de Catia est, en partie dû, à l’alliance entre Dassault Systèmes et IBM. Les éditeurs français doivent trouver des partenaires qui sont des entreprises ayant des réseaux de distribution et intéressées par le développement de leurs activités dans le secteur du service. L’objectif est de favoriser la présence de ces entreprises sur les différents marchés de logiciels de grande taille notamment ceux des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne, de l’Allemagne,...
·       Financer le développement des produits. Créer un logiciel et surtout le rendre apte à être commercialisé est un investissement conséquent. Il existe pour cela le Crédit Impôt Recherche mais comme le signale bien le rapport de l’AFDEL (mesures 3 et 4) il faut adapter le système car il n’a pas été conçu pour financer ce type d’opération mais pour favoriser les opérations de recherche au sens classique du terme. Il est de même nécessaire de revoir la pratique des amortissements des logiciels de façon à étaler ces charges sur la durée de vie du produit.
·       Renforcer le capital des éditeurs. L’observation des grands éditeurs de logiciels montre que c’est une activité nécessitant un volume de capital important car il faut financer des investissements significatifs dès le début du cycle des produits. L’idée qu’une petite PME avec 10.000 euros de capital soit capable de développer un logiciel important grâce à quelques subventions d’Oséo, d’un Conseil Régional, du FSI ([2]),… n’est pas réaliste. Même s’il y a eu quelques succès ils restent l’exception. Très souvent on espère recourir au capital-risque. Mais ces espoirs sont un peu illusoires car ces investisseurs se méfient de ces activités. En effet, même si l’entreprise réussit il est ensuite difficile de la mettre en Bourse.
·       Développer les compétences nécessaires. Le rapport de l’AFDEL insiste, à juste titre, sur l’importance de la formation pour garantir un développement régulier du secteur. Il propose pour cela quatre mesures (11, 12, 13 et 14). Elles sont intéressantes comme de mettre en place un TOFL numérique ou créer une cité du Numérique. Mais est-ce que ces mesures seront suffisantes ? Il est certain qu’il manque en France des compétences de marketing, de management et de gestion de projet capables de prendre en charge avec ce succès ce type d’activité.
Comme on le voit l’AFDEL doit encore faire un effort pour passer d’une liste hétéroclite de mesures à un véritable plan de développement sectoriel.

Et le développement économique ?

Depuis des années l’Etat ou des établissements publics ont tenté de susciter des initiatives dans le secteur mais avec des résultats médiocres ou incertains. Il faut le dire, on n’a pas encore trouvé le bon dispositif de développement.  
Est-ce qu’il existe un moteur de recherche français a réussi à s’imposer sur le marché ? Quel est le navigateur Internet français ? Y-a-il un traitement de texte ou un tableur français ?... Ils ont existés mais ont disparus.
L’Allemagne ou la Grande-Bretagne ont réussi à dégager quelques leaders comme SAP, Sage, SoftwareAG,… Quelles sont leurs facteurs de succès ? De même il y a surement des réflexions et des approches intéressantes à tirer du succès de Catia. On en est assez loin.
Comme on le voit le développement de l’édition de logiciels et celle de l’économie du numérique, c’est une autre histoire. Cela fait des années que les professionnels s’inquiètent de voir passer les opportunités technologiques et marketing sans qu’elles ne soient pas saisies par les entreprises françaises. 



[1] - Un rapport de l’IGF, Inspection Générale des Finances, de 2010 estime que les entreprises de moins de 500 salariés représentent 26 % du total des dépenses de R&D alors que celles de plus de 500 salariés représentent 74 %. Le seuil des PME à 500 salariés est très discutable. Celui de 200 personnes aurait été plus juste.
[2] - FSI – Fond stratégique d’investissement : filiale de la Caisse des Dépôts et Consignation et de l’Agence de participation de l’Etat. C’est un fond souverain. Il a investi 21,8 milliards d’euros dans TDF, France Télécom, ADP, Accor, Vivendi, Sodexo, Lagardère, Air Liquide, Danone,…