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mercredi 10 juin 2015

Classement informatique du World Economic Forum 2015 : La France perd une place

Tous les ans on dispose, grâce au World Economic Forum de Davos d’un classement de la plupart des pays du monde selon leur degré de maturité informatique. Ce document est très intéressant et mérite une étude particulière. C’est le « Global Information Technology Report 2015 ». On dispose ainsi chaque année d’une photo nous montrant la réalité de l’avancement international des TIC, d’Internet et de la transformation numérique.
C’est, en quelque sorte, c’est l’équivalant de l’enquête Pisa réalisée par l’OCDE pour évaluer l’efficacité de l’enseignement secondaire obligatoire ([1]). L’enquête du WEF repose sur un index synthétique, le NRI, le Networked Readiness Index, basé sur 53 indicateurs regroupés en 4 domaines et 10 sous-catégories.

Page de garde du rapport 2015 du WEF sur l’état des technologies informatiques
 L’an passé on avait constaté avec satisfaction, que, selon le classement, après plusieurs années de déclin, la France avait arrêté de reculer. En effet, entre 2009 et 2013 la France était passée de la 18ème à la 26ème place ([2]). En 2014 on a constaté que la chute s’arrêtait et même que la France regagnait une place et se trouvait 25ème.
Malheureusement en 2015 on constate que non seulement la France ne continue par sa remontée pas dans le classement du WEF mais au contraire qu’elle perd de nouveau une place et elle se retrouve de nouveau à la 26ème place comme en 2013. Pendant que de nombreux pays progressent on fait, au mieux, du surplace. Il faut être claire la France stagne et régresse lentement.

M. Emmanuel Macron et Mme Axelle Lemaire : « Réveillez vous ! »

La situation de la France par rapport aux pays analogues n’est pas brillante. Elle n’est pas en compagnie des autres pays développés voisins du notre comme la Grande-Bretagne (8ème) ou l’Allemagne (13ème). Ce n’est pas brillant et de plus sa position tend à se dégrader.
Cependant, bonne nouvelle, la note globale de la France progresse et passe de 5,1 en 2014 à 5,2 en 2015, sur un index variant de 1 à 7, soit un gain de 0,1 point. En 2014 avec 5,2 la France aurait été en 24ème position. Malheureusement la plupart des autres pays ont progressé plus rapidement. Ainsi le Japon est passé de 5,41 à 5,6 et a ainsi bondi de la 16ème place à la 10ème place. Ceci fait qu’en deux ans le Japon est passé de la 21ème place à la 10ème : beau rétablissement. Le Canada a connu en 2015 une progression analogue et passe de la 17ème à la 11ème place.

Classement des 143 pays de l’enquête WEF selon leur valeur de leur indice NRI
Cependant d’autres pays, moins nombreux il est vrai, ne progressent pas et donc régressent dans le classement comme Hong-Kong, Taïwan, Israël, le Qatar,…
Heureusement la France n’est plus dans cette situation. Cependant elle n’arrive pas à remonter de manière significative dans le classement du World Economic Forum car ses progrès se font plus lentement que la progression moyenne des autres pays.

Les premiers sont toujours les mêmes

Lorsqu’on s’intéresse aux premiers du classement du WEF on constate une grande stabilité. Cette année les deux premiers sont Singapour et la Finlande avec un index de 6.0. Ce n’est pas nouveau. C’est une permutation par rapport au classement de 2014 ou Singapour était en second et la Finlande première.
Les pays suivants se retrouvent la même place d’une année sur l’autre : la Suède (3ème), les Pays-Bas (4ème), la Norvège (5ème), la Suisse (6ème), les Etats-Unis (7ème). On note dans ce classement deux progressions : la Grande-Bretagne passe de la 9ème à la 8ème place et le Luxembourg est passé de la 11ème à la 9ème place. Enfin, nous l’avons vu, le Japon est remonté de la 16ème à la 10ème place.
Seul rétrogradation par rapport au classement de 2014 : Hong-Kong dégringole de la 8ème place à la 14ème place. Ceci est dû à une légère baisse de leur index qui est passé de 5,6 à 5,5. Cette baisse de 0,1 point se traduit par une perte de 6 places. Ceci montre que les notes des pays leaders sont dans un mouchoir de poche. Elles vont de 5,6 à 6,0. La Grande-Bretagne et le Japon sont à 5,6, la Hollande est à 5,8, Singapour et la Finlande sont à 6,0. Comme ont le voit ce sont des notes très voisines.

Les 10 premiers pays du classement
On notera que sur les 10 premiers pays du classement 7 sont européens. Ce sont tous des pays d’Europe du Nord. Contrairement à une idée souvent répétée l’Europe n’est pas à traîne. Comme le signale le rapport du WEF : « Europe is home to somme of the best connected and most innovation-driven economies on the World » ([3]). Par contre certains pays européens sont à la traîne dont la France. Cela concerne de manière plus général les pays d’Europe du Sud.
Par contre les pays suivants sont plus dispersés : l’Allemagne est à 5,5 et se retrouve à la 13ème place alors que la France avec 5,2 est rejetée à la 26ème place. Ce chiffre confirme que la France est manifestement larguée dans cette course à l’informatisation et la transformation numérique. Cependant elle n’est pas le seul pays européen mal positionné. Elle est accompagnée par la Belgique (24ème), l’Irlande (25ème), le Portugal (28ème), Malte (29ème). Plus loin dans le classement on note que l’Espagne est en 34ème position, la Russie en 41ème, l’Italie en 55ème, la Grèce en 66ème, l’Ukraine en 71ème, … C’est un peu rassurant.

Les 28 premiers pays du classement du WEF
On notera dans la partie de droite du tableau que le Maroc est 78ème, gagnant 19 places en un an, la Tunisie 81ème et l’Algérie 129ème, gagnant 9 places. Les pays d’Afrique Sub-Saharienne stagne en fin de liste et, pour l’instant, à du mal à en sortir.

Des progrès trop lents

La progression de l’index globale de la France passant de 5,1 à 5,2 est due à quelques progrès ponctuels significatifs. Lorsqu’on compare les détails des index entre 2014 et 2015 on constate des écarts significatifs :
·       Les index mesurant les impacts des TIC ont augmenté de 0,3 point en passant de 4,7 à 5,0. Ceci est pour l’essentiel dû aux impacts sociaux avec une augmentation de 0,6 point due notamment au développement de l’e-participation.
·       Les usages ont augmenté de 0,1 point dû aux applications publiques et individuelles.
·       La capacité d’agir progresse de 0,1 point dû pour 0,2 aux infrastructures et 0,1 pour la facilité d’accès.
C’est bien mais c’est faible. Ceci montre qu’il y a eu quelques améliorations mais finalement elles jouent de manière assez marginale. Ainsi on note des progrès significatifs concernant les dix indicateurs suivants :
·       « L’efficacité du système juridique concernant le règlement des conflits » passe de la 48ème à la 41ème place. 
·       « La disponibilité de venture capital » passe de la 49ème à la 35ème place.
·       « Le nombre de jours pour créer une entreprise » passe de la 32ème à la 14ème place.
·       « Les achats de l’administration dans les nouvelles technologies » passe de la 60ème à la 43ème place.
·       « La bande passante Internet à l’international » passe de la 26ème à la 17ème place.
·       « La qualité du système d’enseignement » passe de la 43ème place à la 34ème.
·       « L’extension de la formation des salariés » passe de la 42ème place à la 31ème.
·       « Les services en-ligne de l’administration » passe de la 8ème à la 1ère place !
·       « L’accès des écoles à Internet » passe de la 64ème place à la 55ème.
·       « L’e-participation » passe de la 25ème place à la 4ème.
Un certain nombre d’items connaissent des progressions significatives. Ils représentent environ le quart des items. On note qu’ils sont en général faibles ou très faibles. C’est donc un mieux dans la médiocrité. Mais on est encore loin de l’excellence espérée.
La fiche d’évaluation de la France
Simultanément on constate que différents points se dégradent :
·       « La couverture des réseaux mobiles » passe de la 58ème à la 66ème place.
·       « L’usage des réseaux sociaux » passe de la 54ème place à la  68ème.
·       « L’utilisation d’Internet pour faire des échanges B to B » passe de la 37ème place à la 44ème.
·       « L’impact des TIC sur les nouveaux services et les nouveaux produits » passe de la 21ème place à la 31ème.
·       « L’impact des TIC sur les nouveaux modèles d’organisation » passe de la 42ème à la 48ème place.
Ce sont des points importants. Ils montrent les difficultés rencontrées à faire évoluer nos organisations. Très souvent l’indicateur mesuré ne change pas ou très peu mais pendant ce temps les autres pays ont progressé. Dans cette course celui qui ne progresse pas recule.

Une belle collection de points faibles

Si on pointe les 53 items de l’enquête on constate qu’en France 15 sont des points faibles ([4]) et, globalement, ils étaient faibles en 2014 et le restent en 2015 malgré le temps qui passe. Ce sont :
·       « L’efficacité du système juridique concernant le règlement des conflits », 41ème place,
·       « Le taux des taxes par rapport au bénéfice », 135ème place ([5]),
·       « Le pourcentage d’une classe d’âge suivant l’enseignement supérieur », 45ème place,
·       « Les achats de l’administration dans les nouvelles technologies », à la 43ème place,
·       « La couverture du réseau mobile », à la 66ème place,
·       « Le prix de la minute de téléphone mobile prépayée », à la 118ème place,
·       « Le tarif de l’abonnement fixe à Internet », à la 40ème place,
·       « Le taux de souscription au téléphone mobile », à la 96ème place,
·       « L’usage des réseaux sociaux virtuels », à la 68ème place,
·       « L’utilisation d’Internet pour faire des échanges B to B », à la 44ème place,
·       « L’importance des TIC dans la vision du gouvernement », à la 53ème place,
·       « Le succès de l’effort public de promotion des TIC », à la 63ème place,
·       « L’impact des TIC sur les nouveaux modèles d'organisation », à la 48ème place,
·       « L’accès des écoles à Internet », à la 55ème place.
·       « L’usage des TIC et l’efficacité de l’administration », à la 43ème place.
Une belle collection de grelots. Avec tous ces handicaps il est évidement difficile de faire la course en tête. Si Mme Axelle Lemaire a un peu de temps à consacrer au développement de l’économie numérique, elles pourrait prendre chacun de ces items et voir ce que l’Etat pourrait faire pour l’améliorer et aussi ce qu’il devrait faire pour inciter les entreprises à s’engager dans la transformation numérique avant qu’elles ne soient toutes Uberiser, Amazoniser, Airbnbiser, Googliser, Bookingiser,… On peut toujours rêver.

Les raisons du succès des meilleurs

Pour choisir une stratégie le mieux est de regarder ce que font les meilleurs, de s’en inspirer et ensuite d’essayer de faire mieux. Cette année le « best in class » est la ville-Etat Singapour qui a permuté avec la Finlande qui en 2014 était premier et qui cette année est le second. La comparaison de leur fiche de résultat avec celui de la France permettant de constater une différence fondamentale : la France a peu de points d’excellence et un nombre élevé de points faibles.
La France a deux indicateurs sur 53 classée en premier. C’est mieux que l’an passé où il n’y avait qu’un seul indicateur. Il n’y a aucun indicateur se trouvant à la 2ème et 3ème place et seulement deux indicateurs à la 4ème place, puis ensuite aucun indicateur entre la 5ème et la 11ème place. Au total 4 indicateurs pour lesquels la France est classé avant la 10ème place.
C’est pas mal mais, que pèsent ces quatre indicateurs par rapport aux 15 indicateurs se trouvant au-delà du 40ème rang.
Singapour a un profil très différent  de celui de la France :
·       Elle a 7 indicateurs classés en 1er contre 2 dans le cas de la France,
·       21 indicateurs sont compris entre la 2ème et la 10ème place, au lieu de 2 pour la France,
·       Au total plus de la moitié des items sont classés avant la 10ème place alors que dans le cas de la France moins du dixième des items sont dans ce cas.
·       Bien sûr il y a quelques points faibles. Il y a 3 indicateurs se trouvant au-delà de la 40ème place. On est loin de la collection française de nos 15 grelots.
C’est le secret : avoir quelques points d’excellence et ne pas avoir trop de points faibles.

La fiche d’évaluation de Singapour
De même la Finlande a un profil assez semblable à celui de Singapour :
·       Elle a aussi 7 indicateurs classés en 1er.
·       23 indicateurs sont compris entre la 2ème et la 10ème place,
·       4 indicateurs se trouvant au-delà de la 40ème place.
Comme on le voit les pays les mieux informatisées ont trois caractéristiques : un certain nombre d’items sont classées en 1er position et ensuite un grand nombre d’items ont un rang élevés. Au total plus de la moitié des indicateurs sont inférieurs ou égaux à la 10ème place. Enfin il y a très peu d’indicateurs médiocres.
C’est simple !

La fiche d’évaluation de la Finlande
 Quelques mesures simples

Dans les messages précédents je m’étais permis de suggérer différentes mesures. Elles sont toujours d’actualité :
1.     S’inspirer des pays voisins se trouvant en tête du classement comme la Finlande Suède, les Pays-Bas, la Norvège, la Suisse ou la Grande-Bretagne, le Luxembourg,…Il n’y a pas de honte à copier les bons élèves.
2.     Améliorer l’environnement économique et notamment en simplifiant le contexte administratif et réglementaire tout particulièrement en luttant contre les nombreux dysfonctionnements de la justice commerciale et de l’administration. 
3.     Avoir une politique publique positive en faveur des TIC basée sur une vision claire de l’impact des TIC sur le développement économique. L’absence de vision est certainement une des grande faiblesse de la France. La feuille de route de Fleur Pellerin 2013 (voir sur ce blog : « Est-ce le début du commencement ? » ([6]) est oubliée depuis longtemps et le rapport Lemoine de novembre 2014 est déjà passé à la trappe à peine publié.
4.     Réduire la tarification des télécommunications. Malgré la guerre des forfaits initiée par Free dans le domaine du téléphone mobile les tarifs des télécommunications restent élevés en France notamment en ce qui concerne les tarifs hors-forfaits et l’accès à la bande passante.
5.     Inciter les entreprises moyennes et grandes à investir dans les TIC. Les plans publics misent très souvent sur les PME. Elles sont nombreuses mais en réalité elles ont peu d’influence sur le degré de l’informatisation de l’économie. Il faut au contraire miser sur les grandes entreprises qui ont les moyens de financer ces projets.
6.     Favoriser les investissements des entreprises et des administrations dans les TIC. Il est pour cela nécessaire urgent d’autoriser l’amortissement des études débouchant sur des applications rentables. Pour favoriser le développement de certaines applications, notamment pour la création de nouveaux services basés sur les TIC et Internet, il serait souhaitable de mettre en place un mécanisme de crédit d’impôt.
7.     Favoriser les capacités des entreprises du secteur de l’économie numérique à l’exportation (matériel, logiciels, services). Il est important de développer les coopérations entre les entreprises pour les inciter à intervenir dans ce domaine et faciliter leur présence au niveau mondial.
8.     Développer la formation à l’informatique notamment en matière de développement et renforcer la connaissance des systèmes d’information. On ne forme pas assez de professionnels de l’informatique et ceux qui sont formés n’ont pas toujours la formation adaptée aux besoins. Ils sont formés à la technique informatique et ignorent largement les usages de l’informatique.
9.     Développer la culture des dirigeants des entreprises et des administrations à l’informatique et aux systèmes d’information. On parle beaucoup de « transformation numérique » mais celle-ci bute sur le faible niveau des connaissances du sujet par les décideurs français. Il faut créer des MBA systèmes d’information et compléter les cursus des grandes écoles d’ingénieurs, d’administration et de commerce.   
Il est pour cela indispensable que le gouvernement mettre en place une « feuille de route » sérieuse qui permettent de développer réellement le secteur de l’économie numérique. Faute de quoi le déclin dans ce domaine stratégique est inéluctable.




[1] - Il est intéressant de noter que la France est classée 21ème en lecture, 25ème en mathématique et 26ème en science sur 34 pays. Le 1er pays est la Chine à Shanghai, la 2ème est Hong Kong et la 3ème est Singapour. A méditer
[3] - Page xiv : « L’Europe est l’endroit le plus connecté et ayant les économies les plus pilotées par les innovations du Monde ».
[4] - Je considère comme faible les items qui place la France au-delà de la 40ème position.
[5] - Le World Economic Forum affirme que le taux des impôts représente 66,6 % des bénéfices. Bizarre, bizarre.
[6] - En relisant mon post d’avril 2013 je ne peux que sourire. Manifestement cette « feuille de route » est pour l’essentiel oubliée :
« Axe 1 : Faire du numérique une chance pour la jeunesse.
·       Mesure n° 1 : L’entrée du numérique dans les enseignements scolaires.
·       Mesure n° 2 : Une politique ambitieuse de formation des enseignants aux usages du numérique, avec notamment la formation de 150 000 enseignants en deux ans.
·       Mesure n° 3 : Lancement du projet “France Universités Numériques”.
·       Mesure n° 4 : Renforcer les formations aux métiers du numérique.
·       Mesure n° 5 : Faire du numérique une chance pour les jeunes peu qualifiés.
Axe 2 : Renforcer la compétitivité de nos entreprises grâce au numérique.
·       Mesure n° 6 : Création de quartiers numériques dans les territoires.
·       Mesure n° 7 : Financement de technologies numériques clés à hauteur de 150 M€ et soutien à la recherche et à l’innovation.
·       Mesure n° 8 : Financement de la “numérisation” des PME/ETI grâce à 300 M€ de prêts bonifiés.
·       Mesure n° 9 : Le très haut débit pour tous dans 10 ans.
Axe 3 : Promouvoir nos valeurs dans la société et l’économie numérique.
·       Mesure n° 10 : Développer les Espaces Publics Numériques pour faciliter l’accès aux outils numériques.
·       Mesure n° 11 : Généralisation de la délivrance de certificats diplômants sur l’utilisation des outils numériques pour les demandeurs d’emploi et les personnes en emploi les moins diplômées.
·       Mesure n° 12 : Rétablir notre souveraineté fiscale.
·       Mesure n° 13 : Une loi sur la protection des droits et des libertés numériques.
·       Mesure n° 14 : Numérisation du patrimoine culturel.
·       Mesure n° 15 : Faire de l’ouverture des données publiques le levier de la modernisation de l’action publique.
·       Mesure n° 16 : Refonder la stratégie de l’État en matière d’identité numérique.
·       Mesure n° 17 : Territoire de soins numérique, moderniser l’offre de soins en mobilisant les technologies numériques.
·       Mesure n° 18 : Contrôle de l’exportation des technologies de surveillance de l’Internet. »
Que de vœux pieux ! Comme on est loin du vrai sujet ! Quelle faible part de la feuille de route a été réalisée en deux ans.

vendredi 2 mai 2014

Le classement de l'informatique du World Economic Forum en 2014 : France est-ce la fin de la chute ?

 Comme tous les ans le World Economic Forum (Davos) publie son classement annuel du développement informatique : The Global Information Technology Report 2014.
Page de garde du rapport 2014 du WEF
L’an passé nous avions constaté le dévissage de la France dans ce classement (Voir sur ce blog le message du 6 juillet 2013 : Economie numérique : la France classée au26ème rang mondial par le Forum de Davos, voir aussi le message du 19 mars 2012  : Le classement informatique duWorld Economic Forum : Une triste réalité). Entre 2009 et 2013 la France était passée de la 18ème à la 26ème place. Nous écrivions alors « Ce dévisage était prévisible. C’est la conséquence d’une série d’erreurs stratégiques faites depuis de nombreuses années notamment par les gouvernements successifs mais aussi par les nombreuses entreprises intervenant dans le domaine de l’économie numérique sans compter les universités et les grandes écoles. A force de ne pas apprécier correctement les enjeux, on finit par prendre des mesures peu efficaces, voir contre-productives ». Et nous concluions : « Il serait temps de prendre au sérieux l’économie numérique. » 

Une hirondelle fait-elle le Printemps ?

Cette année on a deux nouvelles et, selon la formule classique, une bonne et une mauvaise. La bonne est que la position de la France s’est stabilisée et à même regagné une place au 25ème rang. La chute semble enrayée. Est-ce l’impact de la "feuille de route" de Fleur Pèlerin lancée en Février 2013 ? (Voir sur ce blog le message du 11 avril 2013 : « Est-ce le début du commencement ?» ) Nous disions l’an passé : « il est trop tôt pour porter un jugement sur l’impact du plan de Fleur Pellerin. On verra l’an prochain si elle a eu un impact et quel est son ampleur ». Aujourd’hui on peut observer l’arrêt de cette dégradation. C’est déjà pas mal. Mais il faut encore un peu de temps pour constater un redressement.
La mauvaise nouvelle est que la France n’est remontée que d’une place et elle se trouve loin derrière les premiers de la classe. Elle est encadré d’une part par le Qatar et les Emirats Arabes Unis, et de l’autre par l’Irlande et la Belgique.
Classement 2014 des pays selon le Networkeed Readiness Index
 Si on compare la position de la France à ceux des pays voisins et comparables on constate que ceux-ci sont nettement mieux classés. Ainsi la Grande Bretagne est en 9ème position et l’Allemagne est à en 12ème place. La France est loin derrière ses compétiteurs directs.
Le "Top ten" du classement
 Les pays leaders et les autres

Les dix premiers pays de la liste sont : la Finlande, Singapour, la Suède, la Hollande, la Norvège, la Suisse, les Etats-Unis, Hong-Kong, la Grande-Bretagne et la Corée. Cette liste est assez stable dans le temps. Les six premiers du classement sont les mêmes qu’en 2013 et sont aux mêmes places.
Deux pays rentrent dans ce classement : Hong-Kong qui est passé de la 14ème place au 8ème et la Corée qui passe du 11ème rang au 10ème. Deux pays sortent de la liste : le Danemark qui passe de la 8ème à la 13ème place et Taiwan du 10ème à la 14ème place. La Grande-Bretagne et les Etats-Unis ont permuté entre la 7ème à la 9ème place.
Une fois de plus on constate que sur les dix premiers pays du classement six sont européens et ce sont tous des états de l’Europe du Nord ou assimilé : la Finlande, la Suède, les Pays-Bas, la Norvège, la Suisse et la Grande Bretagne. En tête du classement il n’y a aucun pays de l’Europe du Sud !
Les 28 premiers pays du classement
 La deuxième partie du classement est composé pour l’essentiel de pays riches et souvent européens comme le Luxembourg, l’Allemagne, le Danemark, Taiwan, Israël, le Japon, le Canada, l’Australie, l’Islande, la Nouvelle Zélande, l’Estonie, l’Autriche, la Qatar, les Emirats Arabe Unis, la France, l’Irlande, la Belgique, Malte, Bahreïn et la Malaisie. On note dans cette liste d’un certain nombre de pays asiatiques et pétromonarchie du Golfe. 
L’Europe du Sud commence à partir de la 25ème place avec la France, suivie par le Portugal (33ème), l’Espagne (34ème), l’Italie (58ème) ([1]), la Grèce (74ème),…. On observe qu’en Europe il y a manifestement deux approches différentes des TIC comme on le constate en matière financière. L’Europe du Nord fait les bons choix, réalise les bons investissements, dégage une contribution significative des TIC à l’augmentation de la valeur ajoutée et crée de nombreux emplois qualifiés. Les autres ont plus de mal à dégager des résultats significatifs. Ce sont les PIGS.
Il est à noter que les BRICS, qui sont habituellement présentés comme les espoirs de la croissance de demain, se situent dans le classement du WEF entre la 50ème et la 83ème place : Brésil (69ème), Russie (50ème), Inde (83ème au lieu de la 68ème en 2013), Chine (62ème) et l’Afrique du Sud (70ème). Manifestement ces pays, qui sont censés prendre dans les années à venir le relais des pays développés, seront tôt ou tard freinés par leurs retards dans le domaine des investissements en TIC.
Les pays se trouvant dans la deuxième partie du tableau (à partir du 75ème rang) sont pour l’essentiel des états d’Afrique, d’Amérique Latine ou d’Asie comme le Mexique (79ème), l’Egypte (91ème), le Maroc (99ème), l’Argentine (100ème), l’Iran (104ème), le Venezuela (106ème), le Pakistan (111ème), le Nigéria (112ème , le Bengladesh (119ème), l’Algérie (129ème), … Ces états n’ont pas de politique claire dans le domaine des TIC et n’ont pas effectué les investissements nécessaires. De plus, ils sont pénalisés par le faible niveau de leur PIB et par le médiocre niveau de leurs investissements. Dans ces conditions ils auront beaucoup de mal à bénéficier des avantages des TIC dans les années à venir et on peut craindre que leur position va continuer de se dégrader comme l’Inde qui est passée en un an du 68ème rang au 83ème, le Brésil du 60ème au 69ème, l’Egypte du 80ème au 91ème, le Maroc du 89ème au 99ème, ….

La France : Une grande continuité dans la fragilité

La France n’est pas dans ce cas. Mais il est difficile de se contenter de la 25ème place quand on prétend être la 5ème nation dans le monde. On notera que son rang a varié dans le temps mais la valeur de son indicateur NRI est très stable dans le temps. Il est aujourd’hui égal à 5,1 comme l’an passé. Mais en 2007 il avait déjà la même valeur. Il a légèrement augmenté en 2008 à 5,2 puis il est retombé à 4,9 en 2010. En fait, ce qui a changé ce n’est pas l’index de la France mais ceux des différents autres pays qui ont profité de l’après-crise pour effectuer des efforts importants dans le domaine des TIC et ainsi améliorer leur position concurrentielle.

Fiche d'évaluation NRI de la France en 2014
 L’examen de la fiche de calcul de la France (page 143 du rapport) montre que les faiblesses de notre pays  sont les mêmes d’une année sur l’autre (Voir sur ce blog le message du 6 juillet 2013 : Economienumérique : la France classée au 26ème rang mondial par le Forum de Davos). Elle concerne pour l’essentiel 3 domaines sur les 10 identifiés :
·       La facilité de mise en œuvre : 72ème. Ce positionnement calamiteux pèse lourd dans le médiocre rang de la France. Il est dû aux tarifs des télécommunications notamment ceux des mobiles qui sont parmi les plus élevés au monde (124ème),
·       L’environnement des affaires et l’innovation : 47ème. Plusieurs facteurs expliquent cette mauvaise situation notamment le poids des taxes sur les bénéfices (la France est au 136ème rang !! avec un taux de prélèvement de 64,7 %), la « timidité » du venture capital, le faible niveau des achats publics dans les nouvelles technologies et le nombre faible d’étudiants dans l’enseignement supérieur (la France est au 45ème rang !).
·       L’impact social : 35ème. Ceci est dû au faible usage d’Internet dans les écoles et l'utilisation des TIC par l’administration et leur efficacité.
Comme on le voit il serait assez simple de corriger la plupart de ces faiblesses, il suffit d’en avoir la volonté. Quasiment toutes dépendent de décisions des instances publiques sauf la médiocrité du venture capital. Faut-il encore avoir une idée claire des faiblesses de l’économie numérique en France ! Or « la feuille de route » de Fleur Pellerin ignore la plupart de ces points.
Heureusement à côté de ces points faibles il y a quelques points forts. Ils sont au nombre de trois :
·       Les compétences : 19ème. Ceci est dû au taux de scolarisation dans le secondaire, au faible taux d’illettrisme et à la qualité de l’enseignement des mathématiques et des sciences.  
·       Les impacts économiques : 19ème. On note le nombre élevé de salariés ayant un haut niveau de connaissance, le nombre de brevets concernant les applications des TIC et l’impact positif des TIC sur les nouveaux produits et services.
·       Les usages dans l’entreprise : 20ème. Ceci est dû à la capacité d’innovation et le nombre de brevets pris.
Mais ces quelques points forts ne sont pas suffisants (en nombre et en niveau) pour contrebalancer l’effet des nombreux points faibles. De plus ils ne concernent pas directement les TIC mais le contexte social et économique général.

S’inspirer du premier de la classe

Pour la deuxième année consécutive la Finlande est le 1ère pays du classement. La comparaison de sa fiche de calcul à celle de la France permettant de constater une différence fondamentale : la France a peu de points d’excellence et un nombre élevé de points faibles.
Elle n’a qu’un seul indicateur sur 54 classée 1er et aucun indicateur se trouvant entre la 2ème à la 4ème place. Par contre elle souffre de nombreux points faibles : 16 des 54 indicateurs du NRI sont au-delà du 40ème rang. Leur liste est impressionnante, en dehors de ceux déjà cités on note :
·       l'efficacité du système juridique pour régler les différends,
·       la couverture du réseau mobile,
·       le tarif de l’abonnement fixe à Internet,
·       la qualité du système d’éducation,
·       le taux de souscription au téléphone mobile,
·       l’usage des réseaux sociaux virtuels,
·       l’importance de la formation continue du personnel,
·       l’importance des TIC dans la vision du gouvernement,
·       le succès de l’effort public de promotion des TIC,
·       l’impact des TIC sur les nouveaux modèles d'organisation.
La Finlande, au contraire, a 7 indicateurs en 1ère place et au total 21 indicateurs entre la 1ère et la 5ème place. Elle a aussi des points faibles mais ils sont nettement moins nombreux que ceux de la France. Ainsi la Finlande n’a que 5 indicateurs situés au-delà du 40ème rang alors que la France en a 16. C’est le secret : avoir quelques points d’excellence et ne pas avoir trop de points faibles.

Fiche d'évaluation NRI de la Finlande en 2014
 Et maintenant que faire ?

Dans les messages précédents nous avions proposés six mesures :
1.         S’inspirer des pays voisins se trouvant en tête du classement comme la Finlande Suède, las Pays-Bas, la Norvège, la Suisse ou la Grande-Bretagne, le Luxembourg,…Il n’y a pas de honte à copier les bons élèves.
2.         Améliorer l’environnement économique et notamment en simplifiant le contexte administratif et réglementaire tout particulièrement en luttant contre les nombreux dysfonctionnements de la justice commerciale et de l’administration. 
3.         Avoir une politique publique positive en faveur des TIC basée sur une vision claire de l’impact des TIC sur le développement économique. Il est nécessaire de faire connaître les succès et diffuser les bonnes pratiques.
4.         Réduire la tarification des télécommunications. L’action de Free dans le domaine du téléphone mobile est un premier pas mais il y a encore des progrès importants à réaliser dans ce domaine notamment en ce qui concerne les tarifs hors-forfaits.
5.         Inciter les entreprises moyennes et grandes à investir dans les TIC. Tous les plans publics misent sur les PME. Il faut au contraire miser sur le rôle des grandes entreprises qui ont les moyens de financer ces projets.
6.         Favoriser les capacités des entreprises du secteur de l’économie numérique à l’exportation. Il faut développer les coopérations entre les entreprises pour les inciter à intervenir dans ce domaine et faciliter leur présence au niveau mondial.
J’ajouterais à cette liste deux mesures complémentaires :
7.         Inciter les entreprises à investir dans les TIC en autorisant l’amortissement des études débouchant sur des applications rentables. Pour favoriser le développement de certaines applications notamment pour la création de nouveaux services basés sur les TIC il serait souhaitable de mettre en place un mécanisme de crédit d’impôt.
8.         Développer la formation à l’informatique notamment en matière de développement et la connaissance des systèmes d’information. On ne forme pas assez de professionnels de l’informatique et ceux qui sont formés ne sont pas toujours adaptés aux besoins ([2]).
Il est pour cela indispensable de mettre en place une « feuille de route » sérieuse qui permettent de développer réellement le secteur de l’économie numérique.

Voir sur le même sujet sur ce blog :"Le classement informatique du World Economic Forum : Une triste réalité", paru le lundi 19 mars 2012, "Economie numérique : la France classée en 2013 au 26ème rang mondial par le Forum de Davos" paru le samedi 6 juillet 2013 et "Le Classement du World Economique Forum 2015 : La France perd une place" paru le mercredi 10 juin 2015




[1] - On notera que l’Italie est passée en un an de la 50ème place en 2013 à la 58ème en 2014.
[2] - On estime qu’on forme chaque année de l’ordre de 3.000 informaticiens du niveau ingénieur alors qu’il en faudrait 10.000 (Il faut se rappeler qu’on ne forme en France que 30.000 ingénieurs par an. Pendant ce temps les USA en forme 137.000 et la Chine 350.000). L’objectif de la « feuille de route » de Fleur Pellerin est de doubler leur nombre d’ici 2017. Mais ce nombre est surement insuffisant. A cela s’ajoute la formation des programmeurs et des métiers basés sur l’emploi des systèmes d’information, curieusement appelée dans la « feuille de route » les « métiers du numérique ».