samedi 6 juillet 2013

Economie numérique : la France classée en 2013 au 26ème rang mondial par le Forum de Davos

La position de la France dans le secteur de l’économie numérique continue de se dégrader. En 2009 la France était classée en 18ème position par le World Economic Forum. En 2011 elle avait glissé à la 20ème place. En 2013 la dérive est confirmée avec une descente au 26ème rang. Ce dévisage était prévisible. C’est la conséquence d’une série d’erreurs stratégiques faites depuis de nombreuses années notamment par les gouvernements successifs mais aussi par les nombreuses entreprises intervenant dans le domaine de l’économie numérique sans compter les universités et les grandes écoles. A force de ne pas apprécier correctement les enjeux, on finit par prendre des mesures prises sont peu efficaces, voir contre-productives. Il serait temps de prendre au sérieux l’économie numérique.  

Le classement du World Economic Forum

Le World Economic Forum sait le rôle stratégique de l’économie numérique et effectue tous les ans une étude cherchant à évaluer le degré de maturité des différents pays du monde dans ce domaine (Voir sur ce blog le message du 19 mars 2012 : " Leclassement informatique du World Economic Forum : Une triste réalité" ). Cette étude est faite en collaboration avec l’INSEAD. Le rapport « Global Information technology Report 2013 » peut être librement téléchargé. Je ne peux que vous inciter à lire et étudier ce rapport riche en enseignements.

1er page du rapport  du World Economic Frum sur les TIC
 Il porte cette année sur 144 pays. On aurait aimé de constater les progrès de notre pays grâce aux plans Besson 1 et 2 (Voir sur ce blog le message du 14 Janvier 2012 : « Besson, le retour : le nouveau plan de développement de l’économienumérique (2012-2020 »). Le résultat est décevant. Non seulement la position de la France ne s’améliore pas mais elle se dégrade.
Par contre il est trop tôt pour porter un jugement sur l’impact du plan de Fleur Pellerin car sa « feuille de route » date du mois de février 2013 (Voir sur ce blog le message du 11 avril 2013 : « Est-ce le début du commencement ?»). On verra l’an prochain si elle a eu un impact et quel est son ampleur.
Pour mesurer le degré de maturité le World Economic Forum mesure un indicateur global : le NRI : Networked Readiness Index reposant sur 54 paramètres classés en 4 domaines. Ils concernent :
·    Les infrastructures des TIC, les coûts d’accès aux réseaux et la disponibilité des compétences requises pour un usage optimal ;
·     L’acceptation et l’utilisation des TIC par les gouvernements, l’économie et la population ;
·      Le contexte économique et le climat novateur, le cadre politique et réglementaire ;
·      L’impact économique et social des TIC.

La valeur de l’indicateur du premier du classement, la Finlande, est égal à 5,98, alors que le dernier est la Burundi classé 144ème avec un montant de seulement 2,30. Celui de la France est égal à 5,06 encadrée par ceux des Etats Arabes Unis et de l’Irlande. Les pays voisins du notre ont des index nettement supérieurs au notre. Ainsi l’Allemagne est à 5,43 et se trouve classée en 13ème place et la Grande Bretagne avec une note de 5,64 est en 7ème place. En se classant en 26ème place la France est bien en situation fragile et de plus celle-ci se dégrade rapidement.

Le classement des 144 pays 
Les premiers de la classe

L’analyse des pays en tête du classement est très intéressante. En le comparant au classement de 2012 on constate que ce sont presque toujours les même Etats, seul l’ordre entre eux change. La Finlande qui était 3ème devient la 1er du classement et, à l’inverse la Suède passe de la 1er à la 3ème place. Il est frappant de constater que sur les dix premiers pays du classement sept sont européens et ce sont tous des états de l’Europe du Nord ou assimilé : la Finlande, la Suède, les Pays-Bas, la Norvège, la Suisse, la Grande Bretagne et le Danemark. Il n’y a aucun pays de l’Europe du Sud en tête de ce classement !

Le hit-parade des Etats ayant le meilleur indice NRI
Dans la liste des dix premiers on note la sortie du Canada qui était 8ème position en 2012 et passe au 12ème rang en 2013. A l’inverse en 10ème place apparaît Taïwan qui était avant au 11ème rang.
On notera dans ce classement que Singapour était l’an passé en 2ème place et le reste. Quant aux USA ils perdent une place et passent du 8ème au 9ème rang. Comme on le voit les mouvements sont de faibles amplitudes. Il y a cependant l’exception de la Grande Bretagne qui gagne trois places en passant du 10ème au 7ème rang.
On notera que juste après les pays de l’Europe du Nord on trouve assez regroupé les Tigres Asiatiques : Singapour (2ème), Taïwan (10ème), la Corée du Sud (11ème) et Hong-Kong (14ème). Manifestement ces pays ont réussi à développer des approches efficaces et ont effectués les investissements nécessaires dans le domaine des TIC. On notera que le Japon se détache des Tigres pour être relégué en 21ème place.
Dans l’ensemble on constate que les changements d’une année sur l’autre sont minimes et se traduisent par de faibles mouvements. Manifestement les pays leaders ont trouvé la bonne formule et ils l’appliquent avec régularité.

Les médiocres et les traînards

Quand on compare les états de l’Europe du Nord et l’Europe du Sud on constate des différences significatives. Les pays de l’Europe du Nord sont classés entre la 1er et la 8ème place à l’exception de l’Allemagne qui se trouve au 13ème rang, le Luxembourg en 16ème, l’Autriche en 19ème et la Belgique en 24ème position (2 places avant la France).
L’Europe du Sud commence à partir de la 26ème place avec la France, puis l’Espagne (38ème), le Portugal (33ème), l’Italie (50ème), la Grèce (64ème),…. Il y a manifestement en Europe deux approches différentes des TIC. L’Europe du Nord fait les bons choix, réalise les bons investissements, dégage une contribution significative des TIC à l’augmentation de la valeur ajoutée et crée de nombreux emplois qualifiés. Les autres ont plus de mal à dégager des résultats significatifs.
Il est à noter que les BRICS, qui sont habituellement présentés comme les espoirs de la croissance de demain, se situent dans le classement du WEF entre la 50ème et la 70ème place : Brésil (60ème), Russie (54ème), Inde (68ème), Chine (58ème) et l’Afrique du Sud (70ème). Manifestement ces pays, qui sont censés prendre dans les années à venir le relais des pays développés, seront tôt ou tard freinés par leurs retards dans le domaine des investissements en TIC.
Les pays se trouvant dans la deuxième partie du tableau (à partir du 73ème rang) sont pour l’essentiel des états d’Afrique, d’Amérique Latine ou d’Asie comme l’Argentine (99ème), l’Iran (101ème), le Pakistan (105ème), le Venezuela (108ème), le Nigéria (113ème), le Bengladesh (114ème), l’Algérie (131ème), … Ces états n’ont pas de politique claire dans le domaine des TIC et n’ont pas effectué les investissements nécessaires. Ils sont pénalisés par leur faible niveau de leur PIB et par le médiocre niveau de leurs investissements. Dans ces conditions ils auront beaucoup de mal à bénéficier des avantages des TIC dans les années à venir.

La notation des quatre domaines

L’Index NRI est basé sur 54 variables dont 27 sont des indicateurs quantitatifs et les 27 autres proviennent d’une enquête faite auprès d’un large panel de décideurs. Ils sont regroupés dans quatre domaines qui se décomposent en 10 piliers :
·       L’environnement
o     L’environnement politique et la régulation, 9 indicateurs : l’efficacité des lois, les lois relatives aux TIC, l’indépendance de la justice, l’efficacité du système légal, le taux de piratage,…
o   L’environnement des affaires et l’innovation, 9 indicateurs : la disponibilité des dernières technologies, l’existence du capital venture, le montant des taxes par rapport aux profits, le nombre de jour pour créer une nouvelle entreprise, le pourcentage d’étudiants de l’enseignement supérieur,…
·       La facilité à mettre en œuvre
o   Les infrastructures et les contenus digitaux, 5 indicateurs : le taux de couverture des réseaux mobile, la bande passante disponible, le nombre de serveurs internet sécurisés,…
o   La facilité d’accès, 3 indicateurs : les tarifs des mobiles et de la bande passante Internet fixe, la compétition dans le secteur d’Internet et de la téléphonie.
o   Les compétences, 4 indicateurs : la qualité du système d’éducation notamment en math et en science, le pourcentage d’enfants suivant l’enseignement secondaire et le pourcentage d’adultes sachant lire et écrire.
·       Les usages
o   Les usages individuels, 7 indicateurs : le pourcentage de téléphone mobile, de personnes utilisant Internet, de ménages ayant un ordinateur, de ménages ayant un accès à Internet,…
o   Les usages dans l’entreprise, 6 indicateurs : la capacité des entreprises à prendre en compte la technologie, sa capacité d’innovation, le nombre de brevets, l’usage d’Internet en BtoB et en BtoC, la formation des salariés.
o   Les usages de l’administration, 3 indicateurs : la vision des TIC par le gouvernement, le nombre de services en ligne, le succès de la promotion des TIC par le gouvernement.
·       L’impact
o   Les impacts économiques, 4 indicateurs : l’impact des TIC sur les nouveaux services et les produits, les brevets concernant les applications des TIC, l’impact des TIC sur les nouveaux modes d’organisation, le poids des effectifs concernés par les activités de connaissances.
o   Les impacts sociaux, 4 indicateurs : l’emploi des TIC pour faciliter l’accès aux services de base, l’accès Internet dans les écoles, l’efficacité de l’informatique publique et un indice pour évaluer l’e-participation.
Comme on le voit ces indicateurs couvrent un large domaine. Cependant, il manque, à mon avis, quelques indicateurs significatifs tel que le montant et la rentabilité des investissements effectuées dans le secteur des TIC, la valeur ajoutée crée par ces investissements, le poids des investissements dans les TIC par rapport au total des investissements des entreprises, les effectifs informatiques et ceux concernés par les systèmes d’information,….

Les raisons du mauvais positionnement de la France

Comme nous l’avons vu la France ne se trouve pas dans le peloton de tête mais plutôt dans le lot des pays ayant des indicateurs médiocres et de plus, depuis 2009, sa position ne cesse de se dégrader. On se rappellera que cette situation fait suite à une légère remontée de la 23ème à la 18ème place entre 2006 et 2009. A cette époque le développement de l’économie numérique était considéré comme une priorité nationale. Mais, manifestement elle n’a pas résisté à la crise et le secteur des TIC en France l’a subit de manière plus significative que d’autres pays.
En fait la valeur du NRI de la France est très stable dans le temps. Il a aujourd’hui la même valeur qu’en 2007 : 5,1. Il a même légèrement augmenté en 2008 à 5,2 puis il est retombé à 4,9 en 2010. En fait, ce qui a changé ce n’est pas l’index de la France mais ceux des autres pays qui ont profité de l’après-crise pour effectuer des efforts importants dans le domaine des TIC et ainsi améliorer leur position concurrentielle.

Fiche d'évaluation NRI de la France en 2013
Si on analyse en détail la fiche de la France (page 183 du rapport) on s’aperçoit que notre pays est mal positionné dans les quatre domaines identifiés tout particulièrement dans celui de l’environnement (27ème) et la facilité de mise en œuvre (26ème). Elle est par contre moins mal située dans le domaine des usages (22ème) et dans celui de l’impact (20ème), sans que ce soit pour autant brillant. On notera que ces deux derniers domaines dépendant moins de l’Etat que les deux premiers qui dépendent directement des politiques publiques mises en œuvre.
Si on pousse l’analyse au niveau des dix piliers on constate que trois sont particulièrement fragiles :
·       La facilité de mise en œuvre : 86ème. Ceci est dû aux tarifs des télécommunications notamment ceux des mobiles qui sont trop élevés,
·     L’environnement des affaires et l’innovation : 39ème. Plusieurs facteurs expliquent cette situation notamment le poids des taxes sur les bénéfices, la faible activité du venture capital, le faible niveau des achats publics dans les nouvelles technologies et le nombre limité d’étudiants dans l’enseignement supérieur,
·       L’impact social : 32ème. Ceci est dû au faible usage d’Internet dans les écoles et l’emploi limité des TIC pour faciliter l’accès aux services de base.
Comme on le voit il serait assez simple de corriger ces faiblesses, il suffit d’en avoir la volonté. Heureusement à côté de ces points faibles il y a quelques points forts :
·       Les impacts économiques : 17ème. On note l’impact positif des TIC sur les nouveaux services et les produits et les brevets concernant les applications des TIC.  
·        Les usages dans l’entreprise : 18ème. Ceci est dû à la capacité d’innovation et le nombre de brevets.
Mais ces quelques points forts ne sont pas suffisants (en nombre et en niveau) pour contrebalancer l’effet des nombreux points faibles.

Se comparer aux meilleurs

Si on compare la France et la Finlande, 1ère du classement, on constate une différence fondamentale : la France a peu de points d’excellence et un nombre significatif de points faibles. Elle n’a qu’un seul indicateur sur 54 classée  1er et aucun indicateur se trouvant entre la 2ème à la 4ème place. La Finlande, au contraire, a 18 indicateurs dans les quatre premières places dont 4 sont classés premiers. Elle a aussi des points faibles mais ils sont nettement moins nombreux que ceux de la France. La Finlande a ainsi 5 indicateurs situés au-delà du 40ème rang alors que la France en a 12.

Fiche d'évaluation de l'indice NRI de la Finlande en 2013

La comparaison entre la France et la Finlande, mais aussi les autres pays situés parmi les dix premiers du classement, montre que la situation française est grave mais elle n’est pas pour autant désespérée. La plupart des faiblesses constatées sont dues à des choix politiques inadaptés. Il faut arrêter de distribuer des sucres d’orges à tous les lobbys et fixer des priorités claires permettant d’améliorer l’impact des TIC sur l’économie. Dans ces conditions on peut s’interroger sur les choix de la « Feuille de Route » de Fleur Pellerin et ses 18 mesures. Est-ce qu’en mobilisant 20 milliards d’euros sur la généralisation de la fibre optique jusqu’au domicile de 53 % de la population on va significativement améliorer la position de la France dans le classement (Voir sur ce blog le message du 11 avril 2013 : « Est-ce le début ducommencement ?»). Il existe peut-être des mesures moins coûteuses permettant d’améliorer la bande passante disponibles. L’idée de remplacer en quelques les millions de kilomètres de fils de cuivre par de la fibre optique est typiquement un plan suggérer par une entreprise et renforcée par un lobby puissant pour affirmer son pouvoir sur ses concurrents et imposer des prix déraisonnables.

Et maintenant que faire ?

Dans ces conditions que devrais faire un gouvernement soucieux d’améliorer la situation des TIC ? On s’était déjà posé la question l’an passé (Voir sur ce blog le message du 19 mars 2012 : « Le classement informatique du WorldEconomic Forum : une triste réalité »). Je m’étais alors permis quatre suggestions :
1.      Ne pas hésiter à s’inspirer des pays voisins se trouvant en tête du classement comme la Suède, la Finlande, la Suisse ou le Danemark. Il n’y a pas de honte à copier les bons éléves.
2.      Améliorer l’environnement économique et notamment en simplifiant le contexte administratif et réglementaire tout particulièrement en luttant contre les nombreux dysfonctionnements de la justice commerciale et de son administration. 
3.      Avoir une politique publique positive en faveur des TIC basée sur une vision claire de l’impact des TIC sur le développement économique. Il faut faire connaître les succès et diffuser les bonnes pratiques.
4.      Réduire la tarification des télécommunications. L’action de Free dans le domaine du téléphone mobile est un premier pas mais il y a encore des progrès importants à réaliser dans ce domaine.
A cette liste je me permets d’en ajouter deux autres (Voir sur ce blog le message du 4 octobre 2012 : «Pour un plan de développement de l’économie numérique ») :
5.      Inciter les entreprises moyennes et grandes à investir dans les TIC. Tous les plans publics misent sur les PME mais, en règle générale, les petites entreprises investissent peu, font peu de recherche-développement et ont du mal à trouver des financements pour se développer. Il faut au contraire miser sur le rôle des grandes entreprises. Le succès des Apple, Samsung, Huawei, Google,… montre la voie à suivre.
6.      Favoriser les capacités des entreprises à l’exportation. Les entreprises françaises du secteur de l’informatique sont traditionnellement peu orientées vers l’exportation. Pour les aider à agir plus efficacement il est souhaitable de favoriser les coopérations entre les entreprises. Les grandes entreprises industrielles et commerciales présentes sur le marché mondial doivent être incitées à intervenir dans ce domaine et faciliter la présence au niveau mondial des PME du secteur de l’économie numérique.
On pourrait multiplier les mesures possibles mais ce qui manque réellement c’est la volonté d’agir de l’Etat mais aussi des entreprises concernées. Que ce 26ème rang peu glorieux leur donne la volonté d’agir !

Voir sur le même sujet sur ce blog :"Le classement informatique du World Economic Forum : Une triste réalité", paru le lundi 19 mars 2012, "Le Classement du World Economic Forum 2014 : France est-ce la fin de la chute ?" paru le vendredi 2 mai 2014 et "Le Classement du World Economique Forum 2015 : La France perd une place" paru le mercredi 10 juin 2015.

jeudi 11 avril 2013

Est-ce le début du commencement ?

Qu’on s’en félicite où qu’on le déplore en France il ne se passe rien sans qu’il ait au départ une impulsion publique. Après les décevants plans Besson 1 et Besson 2 on attendait depuis des mois que l’Etat fixe des orientations en matière de développement du numérique (Voir sur ce blog le message du 14 Janvier 2012 : « Besson, le retour : le nouveau plan de développement de l’économie numérique (2012-2020) »). 

Le 28 février 2013 un comité interministériel a réuni tous les ministres concernés autour du premier ministre Jean-Marc Ayrault à Gennevilliers pour approuver un plan d’action établie par Fleur Pellerin et qui porte le nom de : « Feuille de route du Gouvernement sur le numérique ». Il comprend 18 mesures. C’est mieux que les 154 mesures allant dans tous les sens du plan Besson 2 de 2011. Mais est-ce que ces actions sont adaptées aux enjeux ? 
Je suis frappé que ce document a été aussi peu repris par la presse, numérique ou papier. Il y a eu quelques courts articles mettant en avant quelques mesures proposées le jour ou le lendemain de l’annonce puis on est passé à autre chose. 
Je ne peux que vous inciter à lire et à analyser le dossier qui a été établie pour lancer ce plan d’action. Trois documents intéressants sont disponibles sur le site du gouvernement : 
-      Feuille de route du Gouvernement sur le numérique (46 pages).
-     Stratégie en matière d’ouverture et de partage des données publiques (5 pages).
-      Stratégie gouvernementale pour le déploiement du Très Haut Débit (16 pages).

Le document principal est la feuille de route. C’est un texte un peu long car, en plus d’être un plan d’action, il ambitionne d’être un plan stratégique misant sur l’importance du numérique pour assurer le développement de la formation, de l’économie et de la culture. 
La stratégie repose sur trois axes (voir ci-dessous) et le plan d’action qui s’en déduit identifie 18 mesures qui se décomposent à leur tour en 80 actions. Manifestement les services de Fleur Pellerin ont pris leur temps mais ils ont bien travaillé. 
De plus deux textes complémentaires consacrés au Très Haut Débit et à l’accès sur Internet aux données publiques éclairent les choix qui ont été effectués.



Les trois axes et les dix huit mesures

La feuille de route repose sur une vision structurée organisée autour de trois axes :
  •       Faire du numérique une chance pour la jeunesse.
  •       Renforcer la compétitivité de nos entreprises grâce au numérique.
  •       Promouvoir nos valeurs dans la société et l’économie numérique.

Présentés de cette manière, on ne peut qu’être ces trois axes. Il faut former les enfants au numérique ([1]) en introduisant ce nouveau domaine dans l’ensemble de l’enseignement, y compris dans le primaire. De plus il est bien de former 3.000 jeunes de plus par an aux métiers du numérique,… La formation est au cœur de la stratégie proposée.
En ce qui concerne la compétitivité il est nécessaire de dégager quelques entreprises numériques de rang mondial. De plus quelques subventions sont prévues pour créer des « quartiers numériques », pour développer des projets innovants : objets connectés, Big Data,… On n’oublie pas les PME car on va « soutenir la transition numérique des TPE » et bien sûr on va prendre en compte l’écologie et la cyber-défense. Mais est-ce que tout cela est suffisant pour transformer une économie « petit bras » en un moteur du développement ? 
Le détail des 18 mesures proposées renforce ce sentiment de catalogues d’actions ponctuelles et hétérogènes.

« Axe 1 : Faire du numérique une chance pour la jeunesse.
  •         Mesure n° 1 : L’entrée du numérique dans les enseignements scolaires.
  •      Mesure n° 2 : Une politique ambitieuse de formation des enseignants aux usages du numérique, avec notamment la formation de 150 000 enseignants en deux ans.
  •         Mesure n° 3 : Lancement du projet “France Universités Numériques”.
  •         Mesure n° 4 : Renforcer les formations aux métiers du numérique.
  •        Mesure n° 5 : Faire du numérique une chance pour les jeunes peu qualifiés.

Axe 2 : Renforcer la compétitivité de nos entreprises grâce au numérique.
  •        Mesure n° 6 : Création de quartiers numériques dans les territoires.
  •      Mesure n° 7 : Financement de technologies numériques clés à hauteur de 150 M€ et soutien à la recherche et à l’innovation.
  •        Mesure n° 8 : Financement de la “numérisation” des PME/ETI grâce à 300 M€ de prêts bonifiés.
  •        Mesure n° 9 : Le très haut débit pour tous dans 10 ans.

Axe 3 : Promouvoir nos valeurs dans la société et l’économie numérique.
  •     Mesure n° 10 : Développer les Espaces Publics Numériques pour faciliter l’accès aux outils numériques.
  •        Mesure n° 11 : Généralisation de la délivrance de certificats diplômants sur l’utilisation des outils numériques pour les demandeurs d’emploi et les personnes en emploi les moins diplômées.
  •         Mesure n° 12 : Rétablir notre souveraineté fiscale.
  •         Mesure n° 13 : Une loi sur la protection des droits et des libertés numériques.
  •         Mesure n° 14 : Numérisation du patrimoine culturel.
  •       Mesure n° 15 : Faire de l’ouverture des données publiques le levier de la modernisation de l’action publique.
  •         Mesure n° 16 : Refonder la stratégie de l’État en matière d’identité numérique.
  •       Mesure n° 17 : Territoire de soins numérique, moderniser l’offre de soins en mobilisant les technologies numériques.
  •         Mesure n° 18 : Contrôle de l’exportation des technologies de surveillance de l’Internet. »

Cette liste est conséquente d’autant plus que ces mesures sont ensuite détaillées en 80 actions. En lisant le détail de la feuille de route on constate leur grand nombre et leurs variétés. Certaines sont effectivement des opérations concrètes avec un budget et un délai et d’autres sont des engagements plus vagues ou des études à lancer. Comme toute feuille de route, c’est une liste un peu hétérogène. C’est la contrainte liée à ce type d’exercice.

La question à 20 milliards d’euros.

La lecture du rapport montre qu’à côté de ces mesures accessoires il y a une décision qui est véritablement un choix stratégique : c’est la mesure n°9 : « Le très haut débit pour tous dans 10 ans ». Ceci ne veut pas dire que les autres mesures sont négligeables. Certaines seront très positives comme par exemple la décision de former 150.000 enseignants à l’enseignement du numérique, la création d’une université numérique à l’image de ce qu’on fait Harvard, Stanford et Berkeley, …. Mais de nombreux autres mesures sont plus floues ou ont un impact incertain comme : « un plan d’action coordonnée pour orienter plus de jeunes vers les métiers du numérique » ou la réédition en format numérique des livres du 20ème siècle qui sont indisponibles.
La grosse affaire de la feuille de route de Fleur Pellerin c’est indiscutablement le remplacement du câble en cuivre par de la fibre optique d’ici 10 ans. Il est vrai que l’ADSL sur paire de fils de cuivre a montré ses limites. La moitié des foyers ont des liaisons à haut débit qui n’ont de haut débit que le nom. Les opérateurs, Orange en tête, ont inventé un fabuleux programme permettant d’offrir à tous les foyers du très haut débit : 100 mégabits par seconde, dans 10 ans. La fibre optique, il n’y a que ça ! Première estimation : on est à 20 milliards d’euros sur la base de 1.000 euros par foyer. La facture finale risque d’être nettement plus élevée
Seul problème : qui va payer ? Les opérateurs ne sont pas très chauds ([2]). Ils sont d’accord pour continuer de faire ces opérations afin d’équiper les villes et les grandes communes ([3]) soit 53 % de la population française, moyennant quelques prêts et subventions. Mais qui va payer pour les dizaines de milliers de communes rurales (33.275) sans compter les hameaux et les maisons isolées ? Au total 47 % des foyers. Il est pour cela prévu 3 milliards d’euros d’aides d’Etat sur 10 ans. C’est bien mais avec ce budget on est seulement capable d’équiper 15 % des foyers. Qui s’occupera des 32 % restants ? Or, cette partie du réseau risque d’être plus coûteuse à construire car les distances à équiper sont plus longues et ces clients risquent d’être moins rentables car il y a moins de foyers pour chaque fibre. Il est évident que le ratio de 1.000 euros par foyer n’est pas raisonnable.
Il est, bien sûr, possible de trouver de meilleures solutions notamment en recourant à des technologies radio comme la 4G. A mon humble avis, « l’extinction du cuivre » en 2022 me semble une vision un peu optimiste des choses. De plus globalement, je ne suis pas certain que c’est un investissement rentable pour contribuables.

Quelques idées pour renforcer la feuille de route

En dehors du haut débit pour tous on ne trouve pas dans cette feuille de route beaucoup d’idées permettant de réellement développer l’économie du numérique. Comment inciter les entreprises à lancer des produits et des services dans le domaine de l’informatique ? Comment inciter les grandes et les moyennes entreprises à investir dans les TIC ? Qui va inventer les produits et les services qui auront demain une clientèle mondiale ?.... Si on veut réellement le retour de la croissance et l’obtenir, pour partie, par le numérique il faut s’en donner les moyens.
Nous avons dans ce blog déjà évoqué ce sujet notamment dans le message du 4 octobre 2012 : « Pour un plan de développement de l’économie numérique ». Nous avions proposées 10 mesures qui nous semblaient intéressantes pour inciter les entreprises à s’engager dans cette voie. Ce sont : 
1.     Faire baisser les coûts des télécommunications. Un premier pas a été par Free pour les coûts du téléphone mobile mais le reste des coûts de télécommunications est anormalement élevé.
2.     Améliorer le contexte administratif et réglementaire. Il est de faciliter la création d’entreprise, les recours judiciaires, les procédures fiscales et réglementaires,…
3.     Inciter les entreprises moyennes et grandes à investir dans les TIC. Les PME n’ont jamais été un moteur de développement dans l’emploi des technologies numériques.
4.     Favoriser les capacités exportatrices des entreprises françaises du secteur numérique. C’est un facteur clé du développement.
5.     Améliorer le Crédit Impôt Recherche (CIR). Il est nécessaire de prendre en compte les développements et notamment la réalisation des logiciels.
6.     Amortissement des études informatiques internes. Les développements sont utilisés pendant des années mais les charges sont passées dans l’exercice en cours.
7.     Inciter les entreprises à appliquer la gouvernance informatique et la gouvernance des systèmes d’information. Les fragilités des entreprises françaises sont, en ce domaine, graves et pénalisent leur rentabilité.
8.     Formation des décideurs et des managers aux TIC. Il est nécessaire de lutter contre l’inculture des technologies numériques des décideurs et des managers.
9.     Formation des chefs de projets. Comment maitriser des projets complexes sans former correctement les personnes chargées de ces opérations.
10.  Communiquer sur l’impact des TIC. Il est important de faire connaître les succès en France, en Europe et dans le reste du monde.

Ces dix mesures sont simples à concevoir et faciles à mettre en œuvre. Faut-il encore avoir la volonté politique de le faire et ensuite disposer des moyens de sa politique ?
C’est le fond du problème. L’Etat veut s’occuper du développement du secteur des TIC, ce qui est en soit très positif, mais l’administration n’a pas les idées très claires sur le sujet ([4]) et surtout le gouvernement n’a pas les moyens de sa politique. Dans ces conditions on peut craindre que les effets de cette feuille de route risquent d’être différés.




[1] - Entre nous, les enfants se forment tous seul au numérique. Il suffit de voir un enfant avec un smartphone ou une tablette pour comprendre que le problème ne sont pas les enfants mais les adultes et notamment ceux qui sont nés avant 1980, et en particulier les enseignants.
[2] - Il faut savoir que sur 2.000.000 de logements actuellement connectables grâce à de la fibre seul 250.000 foyers l’ont fait. Ce n’est pas la ruée.
[3] - Les 20 plus grosses agglomérations représentent 20 % de la population et 3.415 communes de grandes tailles font 37 % de la population.
[4] - On retrouve dans ces documents des chiffres curieux à propos du secteur des TIC. Ainsi dans le texte sur le Très Haut Débit, page 7, reprenant des chiffres venant d’un rapport de l’Inspection Générale des Finances, il est indiqué que le secteur représente 4 % des emplois et contribue à 3,7 % du PIB alors que les chiffres de l’OCDE sont respectivement de 6,5 % et de 7,9 %.  

mardi 29 janvier 2013

Sœur Anne ne vois-tu rien venir ?


Cela fait près de quatre mois que l’ensemble des acteurs du secteur de l’informatique et des télécommunications attendent que des décisions publiques soient prises afin de relancer le développement secteur. Au mois d’octobre 2012, pensant qu’un plan serait rapidement annoncé j’avais proposé un certain nombre de recommandations (Voir sur ce blog le message du 4 octobre 2012 : « Pour un plan de développement del’économie numérique »). Mais depuis cette date il ne s’est pas passé beaucoup de choses :
·       une communication au conseil des ministres en octobre,
·       le rapport Gallois en novembre,
·       un décret réformant le Conseil National du Numérique en décembre et la nomination de ses trente nouveaux membres en janvier.
Quel rythme ! Quel suspens !

Le conseil des ministres du 10 octobre 2012

On se rappellera qu’un débat a eu lieu au moment de la campagne électorale de l’élection présidentielle sur le rôle et l’importance du secteur du numérique : (Voir sur ce blog les messages du 22 Avril 2012 : « Economie Numérique : 5 candidats à la présidentielle ont parlé », du 3 Février 2012 : « Le développement économique selon les éditeurs de logiciels », du 21 Février 2012 : « Les vœux-pieux et les douces illusions du SyntecNumérique » et du 15 Avril 2012 : «Economie numérique : les silences de la campagne»). Dans ces conditions on s’attendait à ce que le nouveau gouvernement mettre rapidement en place un plan audacieux et courageux qui permettrait d’oublier les décevants plans Besson 1 et Besson 2. A la place on a eu droit le 11 octobre 2012 à un bref communiqué de presse :     « Lesgrands axes stratégiques pour le numérique ». A lire absolument.
En 26 lignes et 4 titres tout est dit :
·       « Le très haut débit partout, l'accès au numérique à tous
·       Respect de la vie privée et protection des données
·       Moteur de croissance et de modernisation
·       Un grand quartier numérique à Paris »
Pour la bonne bouche le quartier numérique choisi serait la Goutte d’Or. J’imagine la tête des habitants de la rue Myra, de la rue Doudeauville ou de la rue d’Oran quand ils vont voir débarquer tous les jeunes technos des starts-up.
Arriver à ramener une stratégie complexe en quatre points est surement la preuve d’un remarquable sens de la synthèse. Pour apprécier la qualité de la réflexion, je n’hésite pas à vous proposer quelques citations du communique de presse :
« Les changements profonds dont le numérique est le moteur concernent aussi bien la vie quotidienne des Français, que la modernisation de l’Etat et la compétitivité et l’innovation des entreprises. Il est devenu indispensable, dans la vie quotidienne comme professionnelle. »
Le Gouvernement « veillera que les transformations résultant du développement du numérique soient pleinement conciliables avec les principes républicains et garantissent le respect de la vie privée et de la liberté d’expression, ainsi que la protection des personnes face à la multiplication des fichiers. »
« Le numérique comporte également des enjeux de souveraineté, qu’il s’agisse de la sécurité des réseaux, systèmes et données, de l’indépendance technologique ou de la capacité des autorités judiciaires et administratives à agir en cas de besoin. »
« Enfin, le Gouvernement entend développer l’attractivité internationale de la France dans le numérique. »
Quelles belles paroles ! On apprend à bien écrire à l’ENA. Il est difficile d’être contre. Avec ces lignes on voit qu’on est bien gouverné.
Mais, malheureusement on ne voit pas très bien comment tout cela sera mis en œuvre. Si on peut s’autoriser une remarque il aurait été bien de donner en même temps la feuille de route correspondante à ces quatre mesures. Mais pour cela il faudra attendre le mois de février (C’est bientôt). On meurt d’impatience d’autant plus que l’annonce sera faite par Jean-Marc Ayrault. Un Premier Ministre expliquant les choix faits en matière de réseau à très haut débit (ADSL, SDSL, FTTH ou LTE) et de sécurité des données, cela risque d’être instructif.

Le rapport Gallois

Mais très vite le curieux communiqué de Fleur Pellerin a été éclipsé par le rapport Gallois. Cela a été le grand événement politico-médiatique du mois de novembre. Il a suscité un important débat sur les moyens de rendre plus compétitif l’économie française. Plutôt que d’augmenter la TVA comme l’avait fait le précédent gouvernement il est décidé de réduire de 20 milliards d’euros les charges sociales sous forme d’un crédit d’impôt, financé pour partie par une majoration de la CGS et pour le reste par une hausse de la TVA.


Mais ce n’est qu’une partie du rapport. Il fait 67 pages. Il est très intéressant car il montre bien que le débat sur le coût de l’heure de travail n’est qu’une approche partielle des problèmes de compétitivité de l’industrie française. Son décrochage serait dû à la conjonction d’une série de fragilités antérieures : la faiblesse de la R&D, des programmes de formation mal articulés sur les besoins de l’industrie, l’insuffisance des financements, le manque de solidarité du tissu industriel, la médiocrité du dialogue social ;… Sur la base de cette analyse Louis Gallois propose 22 mesures dont certaines sont intéressantes et auraient dû être regardées de plus près mais elles ont été un peu éclipsées par le débat sur le crédit d’impôt diminuant les charges sociales.
Il est étonnant de constater que ce rapport dont l’objectif est de redynamiser l’économie française ne comprend pas un chapitre ni même un paragraphe sur l’informatique et les télécommunications. Dans tout le rapport on trouve seulement trois citations indirectes concernant notre secteur :
  • ·   Page 33 : des grands groupes devraient aider les autres entreprises de leur secteur en mettant « en place de plateformes informatiques communes (plateforme d’achat par exemple) ». Pourquoi pas !
  • ·  Page 42 : parmi les trois priorités techniques et technologiques il y a : « le développement et la diffusion des technologies génériques (numérique et microélectronique, photonique, nanotechnologies, biotechnologies, matériaux, systèmes…) ». Curieusement Louis Gallois ne s’intéresse qu’au « numérique et la microélectronique » en oubliant l’informatique et les télécommunications.
  • ·  Page 55 : « les révolutions technologiques – aujourd’hui celle du numérique et d’internet, demain celle liée à la transition énergétique – modifient très profondément la manière dont sont conçus et fabriqués les produits ». En quelques sortes c’est une mode comme une autre et il faut s’y faire !

C’est un peu court jeune homme ! On ne trouve rien sur le retard français en matière de télécommunication, les investissements à effectuer en informatique qui ont été différés, les systèmes que les entreprises devraient développer, les priorités à fixer,… Ce silence est très étonnant car Louis Gallois est le Commissaire Général à l’investissement. Il a la haute main sur le financement de l’ensemble des investissements à venir et les orientations à appliquer à moyen terme. Cet oubli est d’autant plus étonnant qu’il a été pendant des dizaines d’années patron de plusieurs grandes entreprises et qu’il a bien vu le rôle clé des investissements informatiques.
Mais on se rappellera qu’il a connu deux crises majeures dues à l’informatique. Il a été nommé président de la SNCF juste après le plantage du système de réservation Socrate. Il a eu la responsabilité de remettre en état de marche le système de billetterie et de réservation et de gérer les pertes importantes dues à cet investissement mal maîtrisé. Ensuite à la tête d’EADS il a vécu les trois ans de retard du programme d’Airbus A380 liées aux difficultés d’industrialisation de la première série d’avions fabriqués dues en grande partie à des problèmes d’incompatibilité des versions du logiciel de CAO : Catia. L'Allemagne et l'Espagne employaient la version 4 du logiciel et le Royaume-Uni et la France la version 5. Conséquence : il manquait un mètre aux câbles du réseau local liant les 400 sièges passagers et les gouvernes. Il a fallu décâbler chacun des 29 premiers avions fabriqués et refaire à la main les harnais de câbles. Un travail de Titans et des surcoûts conséquents.
Il est probable que ces expériences pas très satisfaisantes ont amenées Louis Gallois a ne pas se faire une idée très positive du rôle de l’informatique. Ceci explique qu’il a oublié un secteur qui emploie 1,5 millions de personnes et qui représente 25 % des investissements productifs. Les petites causes ont parfois de curieuses conséquences.

Le rapport oublié

Mais tout le monde n’a pas oublié l’informatique et les télécommunications. En octobre 2012 un groupe de réflexion Terra Nova a publié un rapport sur le développement dunumérique : il fait 124 pages et propose 123 mesures. Les auteurs seront Nelly Fesseau et Gabriel Lavenir. Terra Nova est « un think tank progressiste indépendant ayant pour but de produire et diffuser des solutions politiques innovantes ». Ce rapport, sans être réellement innovant, est riche. Il est dans la continuité du 1er rapport Attali sur la croissance. D’ailleurs Jacques Attali a écrit la préface de ce nouveau rapport.


Ce rapport part du constat que le domaine du numérique souffre de nombreuses faiblesses. Elles sont, en grande partie, dues à l’absence de vision : « le personnel politique rencontre généralement des difficultés pour comprendre les enjeux du numérique et y apporter des réponses efficaces ». Mais ce qui est vrai pour les politiques l’est aussi pour d’autres décideurs : hauts fonctionnaires, banquiers, chefs d’entreprises,…
L’idée centrale du rapport est de développer les usages du numérique. On retrouve des mesures déjà évoquées comme la création d’une licence d’usage « hors marché » (variante de la licence globale), la suppression de l’action répressive de l’Hadopi, la mise en place d’un Small Business Act, le développement du cloud, l’importance des pôles de compétitivité, une réforme du crédit d’impôt recherche, le souhait de favoriser et d’accompagner les TPE et les PME, le développement du télétravail, le rôle de l’Open Data, la mise en place de la « crowed innovation », le renforcement du rôle de la CNIL, … Le rapport propose de très nombreuses mesures dont certaines ont déjà été évoquées. Mais, il faut bien le reconnaître, l’ensemble ne constitue pas une politique. Il serait pour cela nécessaire de fixer des priorités, préciser les budgets et les plannings.
Ce rapport est orienté sur le développement des usages. Ses objectifs visent à garantir l’accès de tous à Internet, de motiver les dirigeants d’entreprises, de former les fonctionnaires d’encadrement, de communiquer sur les aspects positifs du numérique, de développer les investissements dans les TIC, de favoriser la diffusion des savoir-faire, de créer une filière informatique dans l’enseignement supérieur,… La plupart de ces 123 mesures sont intéressantes. Mais est-ce qu’elles seront suffisantes pour améliorer la position dégradée de l’informatique et des télécommunications en France ? Il manque probablement à ce plan un volet du développement de l’offre notamment en matière de matériels, de logiciels de base, de progiciels, de services,… et tout particulièrement il aurait été nécessaire de prendre en compte le rôle des services informatiques des entreprises et celui des grandes SSII. En se polarisant sur Internet les auteurs ont oublié le reste de l’informatique et des télécommunications. Ils feront surement mieux la prochaine fois.

Le nouveau CNNum est arrivé

A cela s’ajoute les curieuses péripéties du CNNum. En 2011 Nicolas Sarkozy voulant montrer son intérêt pour les nouvelles technologies avait créer un Conseil National du Numérique qui était censé l’aider à prendre de bonnes décisions en matière de développement des start-up du secteur de l’Internet. Il comprenait quelques dirigeants d’entreprises du secteur comme Patrick Bertrand (directeur général de Cegid et président de l'Afdel), Frank Esser (PDG de SFR, président de la Fédération Française des Télécoms), Xavier Niel (fondateur de Free), Marc Simoncini (fondateur de Meetic.com), Bruno Vanryb (PDG d'Avanquest Software et président du collège des Éditeurs de logiciels du Syntec numérique), … (Voir sur Wikipedia lapage CNNum)
L’ensemble de ce brillant collège a démissionné en juillet 2011 à la suite de la nomination de Jean-Baptiste Soufron comme secrétaire général du CNNum qui était depuis quelques semaines membre du cabinet de Mme Fleur Pellerin. Etait-ce vraiment raisonnable ? Il a ensuite fallu six mois pour que les services de Mme Fleur Pellerin arrivent à constituer un nouveau collège de 30 membres. Cette liste est étonnante. L’ancien conseil était composé de « peoples » de l’Internet mais ceux du nouveau sont d’illustres inconnus. Je vous laisse le plaisir de lire la liste sur la page Wikipedia du CNNum. Si vous connaissez plus de deux ou trois noms vous êtes très fort et avez un bon carnet d’adresses.
Je me demande bien ce que pourra réaliser ce brillant collège. En tout cas il ne peut pas faire moins que la précédente équipe qui s’est illustrée par son inaction. Il est quand même étrange qu’on ne soit pas allé chercher les compétences là où elles existent. Dans notre secteur il existe un grand nombre de personnes compétentes comme des DSI, des experts, des consultants, des chefs d’entreprise, des enseignants, des chercheurs, … qui ont montré leur connaissance du domaine et la qualité de leurs idées.
Si les membres de ce curieux aéropage sont à la recherche d’idées on ne peut que leur conseiller d’aller lire le rapport de Terra Nova sur le numérique. Mais on peut craindre qu’ils aient quelques difficultés à définir et mettre en place un plan un peu audacieux. Le temps passant on a de plus en plus le sentiment que la volonté politique d’agir manque et qu’une fois de plus on prendra quelques mesures pour répondre à l’urgence comme le financement du haut débit, la limitation de l’aspect répressif de l’Hadopi ou le financement à fonds perdus des services Cloud nationaux. Mais tout cela ne fait pas une politique. 

jeudi 4 octobre 2012

Pour un plan de développement de l’économie numérique

Depuis les élections présidentielles et la nomination de Fleur Pellerin comme Ministre de l’Economie Numérique on voit revenir l’idée d’un plan coordonné de développement. L’idée est séduisante. En effet, en informatique, la France est en retard sur les autres pays comparables. Comme le fait apparaître le classement du Forum de Davos la France est au 20ème rang loin derrière la Suède, Singapour, la Finlande, la Suisse, les Etats-Unis,… Un peu après l’Allemagne, la Grande-Bretagne et le Japon (Voir sur ce blog le message du 19 Mars 2012 : « Le classement informatique duWorld Economic Forum : une triste réalité »). Or les enjeux du numérique sont considérables.
Ceci dit ce n’est pas le 1er plan pour le développement de l’économie numérique. En 2008 Eric Besson, alors secrétaire d’Etat chargé de la prospective de l’évaluation des politiques publiques et du développement de l’économie numérique, avait établi un plan d’action qui devait donner une nouvelle impulsion au secteur (Voir sur ce blog le message du 14 Janvier 2012 : « Besson, le retour : le nouveau plan de développement de l’économienumérique (2012-2020) »). Au total il proposait 154 mesures. On allait voir ce qu’on allait voir. La croissance était à portée de main. Malheureusement les résultats, sans être nuls, ont été assez modestes.
Le plan Besson a déçu. Ceci est probablement dû au fait qu’il était, en grande partie, à côté du sujet et proposait de nombreuses mesures ponctuelles qui n’ont pas eu d’effet global. Il était issu du rapport d’Attali sur la croissance qui fixait quelques orientations intéressantes. Malheureusement il n’est pas allé au bout de la réflexion sur l’économie numérique. Malgré son insuccès le rapport Besson a eu en 2011 une suite mais elle n’a pas eu le temps d’être appliquée. On ne peut que constater que les mesures proposées étaient très loin du sujet.
A la suite de ces deux malheureux plans qui n’étaient que des collections de mesures sans perspectives il est à craindre que l’opinion se lasse de ces gesticulations sans actions significatives. Cependant les professionnels du secteur demandent que des initiatives publiques soient prises (Voir sur ce blog les messages du 3 Février 2012 : « Le développement économique selon les éditeurs de logiciels » et du 21 Février 2012 : « Les vœux-pieux et lesdouces illusions du Syntec Numérique »). De même les principaux candidats à la présidentielle ont fait des propositions (Voir sur ce blog le message du 22 Avril 2012 : « Economie Numérique : 5 candidats à la présidentielleont parlé »). Il est nécessaire de faire quelque chose car la situation est grave. Cependant il doit éviter de s’enliser dans des problèmes confus et de peu d’intérêt comme le sort de l’Hadopi ou le financement du Très Haut Débit (Voir sur ce blog le message du 15 Avril 2012 : «Economie numérique : les silences de la campagne»).

Faut-il établir un plan ?

Dans ces conditions on peut s’interroger sur la manière d’agir. Faut-il définir et mettre en place un plan et prévoir une intervention publique ou faut-il laisser les entreprises agir librement en espérant que le meilleur gagne ? Curieusement en France on veut les deux : un libéralisme de façade et par derrière une solide intervention publique pour aider les entreprises françaises. Ce n’est pas nouveau. Depuis 40 ans l’Etat n’arrête pas d’intervenir dans le secteur de l’informatique et des communications avec des résultats contrastés, faibles, voir contre-productifs.
Résultat : parmi les 50 premières entreprises technologiques mondiales (voir le classement paru dans Wikipédia en anglais : « List of the largest technology compagnies ») il n’y a que trois entreprises françaises : le 1er est en 19ème position : c’est France-Telecom, la 31ème est Vivendi et 50ème est Alcatel. Si on calcule le chiffre d’affaires cumulé des 200 premières entreprises la France se classe en 7ème place avec un chiffre d’affaires de 166 milliards de dollars. (Voir sur ce blog le message du 18 Juillet 2012 : « Le développement des entreprises technologiques »). Ce n’est pas une catastrophe mais ce n’est pas brillant. On peut penser qu’au prix de quelques efforts la France pourrait passer du 7ème au 4ème rang en passant de 166 à 200 milliards de dollars de chiffre d'affaires comme l’Allemagne.
On aurait pu espérer que les PME suppléent aux carences des grandes entreprises. On aurait pu imaginer un grand nombre d’entreprises dynamiques permettant de préparer l’avenir. Mais, avec la meilleure bonne volonté, on a du mal à trouver quelques entreprises de logiciel ou de matériel françaises ayant un succès international en dehors de Catia. Mais peut-on considérer que Dassault Système soit vraiment une PME ?
Dans ces conditions il est difficile de choisir les démarches les plus efficaces pour repositionner la France dans la course au développement de l’Economie Numérique.

Faire des choix clairs et adaptés

Quand on est face à ce type de situation, la première réaction est de mettre en place un plan. Contrairement à une idée souvent répétée un plan n’est pas un outil de prévision de l’avenir ([1]) mais un moyen d’organiser les actions dans le temps. Pour y arriver il est nécessaire de se fixer des objectifs, de se mettre d’accord sur leur contenus, de définir les dispositifs à mettre en œuvre, identifier les actions à entreprendre et de dégager les moyens nécessaires.
La première étape consiste à faire des choix, c’est-à-dire de fixer des priorités Cela ne consiste pas à faire des annonces du type : « Demain vous aurez tout ce que vous rêvez d'avoir ». Faire des choix, cela consiste à dire : « ça je vais le faire et ça je ne le ferais pas ». Les deux plans Besson n’avaient pas clairement fixés des priorités et ceci explique peut-être leur faible impact.
Dans notre domaine il est nécessaire de choisir les produits, les services, les technologies, les partenariats, les marchés recherchés, les types de clients à atteindre,… Il est nécessaire d’arrêter de miser des sommes importantes sur des technologies mortes et financer des développements ou des services qui n’ont pas de clients. 
Une fois ces choix effectués, pour bâtir un plan efficace, il est nécessaire de statuer dans cinq points clés :
·       Fixer les rôles des différents intervenants. Il est d'abord nécessaire de les identifier puis, ensuite, de préciser leurs rôles et leurs responsabilités. Il est de même important de fixer des investissements et de dégager leur financement. Très souvent ces stratégies reposent sur des partenariats. Il faut définir les types d'accord, choisir les partenaires et détailler des règles de concertation. 
·       Mettre en place des dispositifs de travail adaptés. Pour qu’un plan d’action se mette en place il est nécessaire de définir des instances de pilotage et de coordination. On doit s'attacher à mettre en place des dispositifs de travail réactifs. Souvent, la multiplication des instances se traduit par un ralentissement des décisions, voir l’absence de décision. Or, il est vital d’être réactif.
·       Communiquer sur le plan d’action. Pour réussir il est important d’informer largement l’ensemble des parties prenantes sur les objectifs, les orientations, les choix, les moyens,… du contenu du plan d’action arrêté. Mais il est aussi très important de communiquer sur les résultats obtenus.
·       Assurer un suivi des opérations. Une fois le plan arrêté il faut s’assurer sa mise en place. Il est pour cela nécessaire de suivre les opérations pour s’assurer qu’elles sont lancées et réalisées à temps. Un tableau de bord doit être périodiquement établi et soumis à un comité de pilotage chargé du suivi du plan d’action.    
·       Financer le plan d’action. Des investissements importants sont conséquents. Le plan doit prévoir leur financement. Il reposent, pour l'essentiel, sur des fonds publics et des avantages fiscaux (les fameuses niches fiscales). Très souvent on mise sur le financement par le venture-capital mais l’expérience montre qu’il est rare en France. Ces organismes financent plutôt la reprise d’entreprises moyennes et grandes. Il est aussi possible d'envisager de faire financer une partie du plan par les entreprises qui en profite, mais ce tte solution n'est pas toujours acceptées par les intéressés.
Fautes de mise en place de ces différents dispositifs il est possible qu'il ne se passe par grand-chose. Car la pente naturelle des entreprises françaises en matière d’économie numérique est d’attendre. Dans ces conditions la position de la France risque de continuer à se dégrader.

Avoir une vision stratégique

La réussite d’un tel plan d’action nécessite d’avoir une vision stratégique. Pour réussir le développement de l’économie numérique il est indispensable d’avoir une vision claire de l’évolution des technologies informatiques et de la communication. C’est un sujet complexe et délicat car il est toujours difficile de prévoir les tendances à venir.
Actuellement, l’essentiel des débats portent sur la rémunération des ayant-droits ou sur le financement du câblage en fibre optique jusqu’à l’usager. Ce sont des sujets intéressants mais ce n’est pas le cœur de la stratégie de l’économie numérique. Le sort d’Hadopi ou des réseaux THD (Très Haut Débit) sont des points relativement secondaires par rapport aux vrais enjeux stratégiques.
Les deux plans Besson ont souffert de cette absence de vision. Pourtant dans le rapport Attali il y avait quelques constatations intéressantes comme des constatations :

  • « La France investit dans ces technologies deux fois moins que les États-Unis ou la Finlande, ce qui explique, toutes choses égales par ailleurs, notre différentiel de croissance »,
  • « À l’instar des États-Unis, de certains pays nordiques et des nouvelles puissances asiatiques qui ont fait du développement numérique le principal moteur de leur compétitivité et de leur croissance » ([2]).
Il est certain que l’ensemble de l’économie est en train d’être profondément impactée par le développement de l’informatique et des systèmes d’information. L’économie numérique concerne tous les acteurs économiques et tout particulièrement les entreprises. On peut identifier trois impacts majeurs :
·       Le support aux activités de l’entreprise. C’est le domaine classique de l’informatique. Ce sont les applications traditionnelles comme la comptabilité, la paie, la facturation,… Mais ce sont aussi des systèmes plus récents comme la gestion commerciale (CRM), la gestion de la production, la gestion de la logistique (SCM) et, de plus en plus, le commerce électronique. Ces applications ne changent rien à l’activité de l’entreprise mais elles permettent de modifier sa manière de travailler et cela se traduit par des gains de productivité importants.
·       La production de services classiques à l’aide des TIC. On assiste depuis environ 20 ans à la numérisation d’un certain nombre de services. C’est le cas du téléphone. Dans un premier temps on a numérisé le signal puis on l’a transmis à l’aide d’Internet (voix sur IP). Puis cela a été la numérisation de la musique (MP3), de la photo (JPEG), de la vidéo (MPEG 2, la TNT puis la TV sur IP), l’établissement de plans et la simulation (architecture, CAO,…), les cotations boursières, les virements électroniques, le suivi de colis, les catalogues en ligne… On fournit le même service à l’usager mais on le produit et on le délivre de manière plus performante. De plus la numérisation permet de proposer à l’utilisateur de nouveaux services complémentaires.
·       La fourniture de nouveaux produits et services. Mais à côté des anciens services il est possible d’en créer de nouveaux. C’est par exemple le cas de la messagerie. Elle permet de remplacer le courrier interne des entreprises, le télex et la Poste. Mais à partir de cette base de nombreux services ont été développés. Autres nouveaux services : les moteurs de recherche avec une indexation sur l’intégralité des textes, la simulation numérique des nouveaux produits, le partage de documents, les agendas partagés, la téléconférence, … Il existe aussi de nombreux nouveaux produits comme les smartphones, les tablettes, les liseuses, les jeux, les aides à la conduite,…. Demain ce sera peut être la TV connectée.
Une stratégie nationale de développement efficace doit prendre en compte ces trois domaines. Si la politique mise en œuvre ne vise que le développement d’un seul segment l’impact économique risque d’être réduit d’autant.
Dans le cas d’une stratégie de rattrapage, ce qui est notre cas, il est nécessaire de prioriser les efforts dans les domaines où l’économie est la plus faible. Dans le cas de la France le segment le plus fragile est celui des nouveaux produits et services. Il est vital de favoriser les entreprises présentes dans ce domaine et les aider à se développer en saisissant rapidement les opportunités dès qu'elles se présentent.

Cibler quelques secteurs

L’analyse montre que quatre secteurs économiques doivent faire l’objet d’une attention particulière:
·       Secteur technologique. Ces entreprises produisent des matériels, des composants électroniques, des systèmes d’exploitation, des bases de données, des langages, des progiciels, …. Elles assurent aussi des services de développement et d’exploitation. Au cours des vingt dernières années les entreprises françaises se sont en grande partie retirées de ce segment. Le succès d’entreprises coréennes ou chinoises comme Samsung ou Huawei montre qu’il est possible de reconquérir des parts de marché dans un monde très évolutif.
·       Entreprises « classiques » migrant vers le numérique. Elles intègrent des produits et des services basés sur les technologies dans leurs produits et leurs services. C’est, pas exemple, le cas de l’automobile ou l’aviation. De plus en plus de fonctions sont pris en compte et surtout de nouveaux services se développent. Ces innovations sont réalisées par les bureaux d’études et suscitées par les services marketing de ces entreprises. Ces développements se font, très souvent, indépendamment des services informatiques internes. Les "pures players" ne sont qu'un sous ensemble de ce segment. Le fait qu'ils n'aient pas de boutiques ou d'agences n'empêchent pas qu'ils soient des entreprises comme les autres avec des activités de production et de commercialisation. Par contre ces entreprises ont des comportements particuliers qu'il faut prendre en compte.
·       Entreprises utilisatrices. Toutes les entreprises achètent des produits ou des services technologiques et les utilisent pour assurer leur fonctionnement. Ce sont des serveurs, des PC, des systèmes d’exploitation, des bases de données, des progiciels, des ERP,… Ces achats et la mise en œuvre de ces matériels et de ces logiciels sont assurés par les services informatiques. Mais de plus en plus de produits et de logiciels sont achetés directement par les unités opérationnelles et même par les personnes.
Il est évident que les attentes et les comportements de ces trois secteurs économiques ne sont pas les mêmes. Une stratégie de développement doit être basée sur la prise en compte de ces trois cibles. C’est un enjeu fondamental. Toutes les mesures qui ne correspondent pas à ces attentes ont peu de chance de réussir.

Dégager une démarche globale

Il est important d’éviter de lancer des mesures ponctuelles qui ne mènent à rien. Elles sont souvent le moyen de distribuer des subventions qui finalement débouchent sur de faibles résultats. Les investissements publiques dans le Cloud, les « serious game », le DMP ([3]) ou le Très Haut Débit risquent d’être des dépenses qui ne débouchent sur rien. De même il est important d’éviter la distribution d’avantages fiscaux sans impact significatifs ou de créer des organismes bidons qui coûtent chers et ne servent pas à grand-chose.
Il faut prendre des mesures efficaces permettant réellement de développer l’économie numérique (Voir sur ce blog le message du 15 avril 2012 : « Economienumérique : les silences de la campagne » ([4])) : 
1.     Faire baisser les coûts des télécommunications. La France souffre actuellement de  prix anormalement élevés. Ceci est bon pour les résultats financiers des opérateurs mais cela freine le développement des applications numériques. C’est un facteur clé de la compétitivité. Il serait nécessaire de les réduire tous les prix de moitié pour arriver au niveau des autres pays développés (voir sur ce blog du 19 Mars 2012 : « Leclassement informatique du World Economic Forum : Une triste réalité »). L’initiative de Free Mobile va dans le bon sens mais il y a encore une marge importante avant d’arriver à une situation réellement satisfaisante.
2.     Améliorer le contexte administratif et réglementaire. D’après l’étude du World Economic Forum sur le développement de l’informatique c’est le second facteur expliquant le positionnement médiocre de la France en matière numérique. Il est certain qu’il est nécessaire de simplifier et d’accélérer la création d’entreprise, de faciliter les possibilités de recours judiciaires commerciales, d’alléger les procédures fiscales et réglementaires pour les PME,… Ces différentes mesures concourrent directement à la compétitivité des entreprises. Des progrès ont été réalisés dans ce domaine mais il reste encore beaucoup d’efforts à faire dans ce domaine.
3.     Inciter les entreprises moyennes et grandes à investir dans les TIC. De nombreux acteurs du secteur misent sur le développement par les PME et des jeunes pousses innovantes. Il existe une véritable croyance sur le rôle positif des « start-up ». C’est une illusion couramment répandue. L’observation montre que depuis de nombreuses années que les PME françaises sont faibles et contribuent peu à la croissance de l’économie numérique. On a beaucoup de mal à trouver en France des entreprises comme Google, Apple et Amazon. En règle générale les petites entreprises investissent peu car elles ont du mal à trouver des financements, font peu de recherche-développement car elles ne sont pas incitées à le faire et globalement elles ne jouent qu’un rôle marginal dans le développement de l’économie numérique. En fait le développement de l’économie numérique est actuellement pour l’essentiel assuré par de grandes entreprises, voir de très grandes. Il est nécessaire de redynamiser les moyennes entreprises et d’aider les petites entreprises à investir dans l’informatique et l’économie numérique. En attendant il est nécessaire de miser sur le rôle des grandes entreprises.
4.     Favoriser les capacités des entreprises à l’exportation. Dans le secteur informatique les exportations sont une des clés du succès car le marché est mondial. Or, les entreprises françaises du secteur de l’informatique sont traditionnellement sont peu orientées vers l’exportation. Celles qui réussissent sont plutôt des moyennes et de grandes entreprises notamment les sociétés de services. Les PME du secteur notamment les quelques fabricants, les éditeurs et les nombreuses sociétés de services sont peu orientés vers l'exportation. Pour développer les entreprises du secteur il est nécessaire de se baser sur des coopérations entre les entreprises. Les grandes entreprises industrielles et commerciales doivent intervenir et aider les PME du secteur de l’économie numérique à développer leurs exportations.
5.     Améliorer le Crédit Impôt Recherche (CIR). Ce dispositif est très utile car il a favorisé le financement les efforts de recherche des entreprises. C'est un montant de l'ordre de 5 milliards d’euros. C’est considérable mais on constate que le pourcentage global de R&D par rapport au chiffre d’affaires n’a pas sensiblement évolué grâce au CIR. Il est possible qu’il y ait un effet d’aubaine. On ne peut pas l’empêcher. Cependant il faut éviter les dérives possibles. Pour cela on doit renforcer les dispositifs de contrôle et notamment en auditant une sélection de dossiers des opérations de recherche effectuées. Dans notre secteur il est surement souhaitable d’élargir le périmètre du CIR de façon à prendre en compte les développements informatiques et notamment la réalisation de progiciels ou de logiciels qui sont ensuite intégrés dans les produits.
6.     Amortissement des études informatiques internes. Dans la plupart des entreprises les études informatiques sont comptabilisés comme des charges de l’exercice. Résultat : au cours de l’année ou des années où on réalisée le développement l’entreprise supporte des charges élevées qui pèsent sur ses résultats. Or la réglementation fiscale autorise l’amortissement de la réalisation des réalisations mais les entreprises ne le font pas. Il serait souhaitable d’inciter les entreprises à amortir les logiciels. Il serait aussi intéressant d’élargir le domaine d’amortissement à la conception de la future application, au pilotage du projet et aux tests. Il serait souhaitable d’aller plus loin en proposant un dispositif de crédit impôt logiciel analogue au crédit impôt recherche.
7.     Inciter les entreprises à appliquer la gouvernance informatique et la gouvernance des systèmes d’information. C’est un enjeu important. Les pratiques constatées dans les entreprises françaises sont encore très éloignées de celles préconisées par des référentiels comme CobiT, ITIL, CMMI, PMBoK,… De nombreux signes prouvent la fragilité de la maîtrise des systèmes d’information : dérive élevée des projets, difficulté de faire baisser les coûts des prestations informatiques, faiblesse de la sécurité des systèmes d’information,…Pour améliorer la situation actuelle il est souhaitable d'inciter les entreprises à auditer régulièrement la fonction informatique, les principaux projets et les grands systèmes d’information. De même il faut inciter les entreprises à renforcer leur dispositif de pilotage et de planification de l’informatique.
8.     Formation des décideurs et des managers aux TIC. La plupart des dirigeants, des managers, des maîtres d’ouvrage,… n’ont qu’une idée très imparfaite de l’informatique et des systèmes d’information. Au cours de leurs études ils ont acquis quelques notions informatiques et effectués un peu de programmation mais en réalité ils ont des idées très floues sur la gestion de projet et l’architecture techniques. Comme ils savent se servir de Word et Excel ils pensent avoir les compétences nécessaires pour apprécier les enjeux et choisir les stratégies à mettre en œuvre. Il est souhaitable de renforcer les connaissances des décideurs et des managers dans le domaine des technologies numériques.
9.     Formation des chefs de projets. La plupart des chefs de projets sont des autodidactes de la gestion de projet. Généralement ils ont suivi un cours sur la gestion de projet de deux ou trois jours puis ensuite ils se sont lancés dans le grand bain. En fait ils apprennent de l’expérience. C’est intéressant mais c’est notoirement insuffisant. Etre un chef de projet est un vrai métier. Pour l’exercer correctement il est nécessaire d’avoir une formation solide comme, par exemple, un an de formation au niveau master. Tant qu’on confiera les projets à des apprentis il ne faut pas s’étonner des taux d’échecs élevés et des dérives importantes constatées.
10.  Communiquer sur l’impact des TIC. Le domaine de l’économie numérique connait de nombreux succès même en dehors des Etats-Unis. En France, en Europe et dans le reste du monde il existe de très nombreuses applications ayant un impact économique important se traduisant par un développement économique significatif. Malheureusement ces cas sont peu connus et on revient toujours sur les quelques success story américaines comme Google, Apple, Amazon,… Or il existe en Europe et en France de très belles réussites. La presse économique et informatique se contente, la plupart du temps, de reproduire les communiqués de presse des grands fournisseurs et effectue peu d’enquêtes sur le terrain.
Ces mesures sont simples et dans l’ensemble peu coûteuses. Il faut sensibiliser et animer sur le thème de l’économie numérique. L’objectif est de renforcer l’attitude des décideurs envers l’économie numérique afin de développer les bons usages des Technologies de l’Information et des Communications en faveur de la croissance de l’économie numérique et plus généralement de la croissance économique.


[1] - Le but du plan n’est pas non plus un outil permettant de décider cinq ans avant et dans le détail tout ce que doit faire chaque entreprise. Le temps de Gosplan est révolu.
[2] - Rapport de la Commission pour la libération de la croissance française, page 55
[3] - DMP : Dossier Médical Personnalisé.
[4] - Extrait du message « Economie numérique : les silences de lacampagne » de ce blog du 15 avril 2012 « Ce sont les cinq orientations suivantes :
1.      Faire baisser les coûts des télécommunications. Elles sont notablement plus élevées en France que dans les autres pays développés et explique en partie le médiocre positionnement de notre pays dans le classement NRI, le Networked Readiness Index, du World Economic Forum de Davos. Il montre qu’il existe un « gap » important en ce domaine et qui freine le développement de l’économie numérique. Il est certain que la récente offensive de Free Mobile va dans le bon sens mais il y a encore du chemin à parcourir.
2.      Améliorer le contexte administratif et réglementaire. Ce terme recouvre de nombreux points différents signalés par l’étude du World Economic Forum  et qui met en évidence un certain nombre de fragilités structurelles de l’Etat français.  Depuis de nombreuses années les entreprises françaises et notamment les PME souffrent de ce contexte lourd et peu efficace. Le défaut de compétitivité de ces entreprises est, en grande partie, dû à ces insuffisances.
3.      Inciter les entreprises à investir dans les TIC. L’informatique n’a pas une bonne image. De nombreux dirigeants pensent que c’est un coût sans contrepartie. Ils sont toujours réticents à effectuer des investissements sans contrepartie. Cette situation paradoxale est probablement due au fait que trop de projets ont un impact trop incertain sur la capacité des entreprises à créer de la valeur. Mais c’est surtout dû à leur faible connaissance de l’économie numérique.
4.      Formation des décideurs et des managers à la mise en œuvre des TIC. Les maitres d’ouvrage et les maitres d’œuvre n’utilisent pas les mêmes termes, les mêmes démarches et les mêmes concepts. Il est indispensable qu’ils parlent le même langage, qu’ils maîtrisent les concepts de gestion de projet, de pilotage de l’activité informatique et plus généralement qu’ils aient une réelle maîtrise des systèmes d’information.
5.      Mieux communiquer sur les résultats des TIC. Il existe en France de nombreuses « success story » liées à la mise en œuvre de l’informatique, mais elles sont souvent ignorées. De plus il existe dans le monde de nombreuses applications intéressantes. Pour éviter ce type de situation il serait souhaitable de mieux les faire connaître ces réussites au management des entreprises, aux politiques et aussi au grand public. »